– J’ai… je… Oh ! Capitaine… Aspirant Dino !… Je vous entends…
– Formidable… Moi aussi, je vous entends…
Jamais émission en duplex n’avait été plus pure. On résuma succinctement les événements, et Alguir prononça :
– Les heures tournent… Il y a plus de quinze heures que vous êtes partis. Revenez avant le lever de l’astre… Il le faut. Terminé.
Dino rangea sa ceinture-poste. Ils se regardèrent :
– Pourquoi, brusquement, cette absence de parasites ?
– Nous chercherons plus tard, trancha Coqdor. Le capitaine a raison. Il faut rentrer.
Ils quittèrent le cirque rocheux, reprirent le chemin de la plaine tourmentée où était venue s’échouer la soucoupe volante.
Pourtant, alors qu’ils franchissaient les derniers pitons rocheux où les gemmes paraissaient de monstrueuses escarboucles, répétant à l’envi, sur les modes les plus divers, le moindre souffle des trois hommes et même du pstôr, Tsi s’arrêta :
– Je veux tenter une expérience… Savez-vous chanter, Coqdor ?
– Ma foi, cher ami, sourit le chevalier, je n’ai jamais été pensionnaire d’aucun Opéra cosmique…
– Moi, dit spontanément Dino. Je sais…
– C’est vrai. Vous êtes né dans la belle Italie de notre planète-patrie… Et un Italien qui ne chanterait pas…
– Eh bien, allez-y, jeune baryton…
– Je suis ténor, dit fièrement Dino. Et je connais le répertoire ancestral…
Il lança alors, à pleine voix, un air de « Rigoletto ». L’ancêtre Verdi eût été bien étonné d’entendre sa romance du premier acte résonner dans ce monde si lointain de celui où il avait vécu et enchanté ses coplanétriotes, ce qui durait depuis des siècles.
Mais, aussitôt, les gemmes flamboyantes s’emparèrent de la voix de Dino. Un temple sonore se construisit et Tsi et Coqdor, extasiés, et abasourdis, durent bientôt demander grâce. Bien que la voix de Dino fût juste et pure, la planète de feu s’en emparait et la sextuplait, avant de la répéter par ses millions de gemmes vivantes.
– Partons, dit Coqdor. Longtemps encore, la montagne chantera l’air de « Rigoletto », à sa façon… ce qui engendrera une nouvelle symphonie… Mais nul ne sera plus là pour l’entendre…
Le retour était pénible. Ils étaient las et leur combinaison leur collait au corps. Les gemmes pesaient lourd mais ils ne les auraient pas abandonnées pour l’empire des étoiles. Râx voletait, revenait au sol et repartait. Lui aussi donnait des signes d’épuisement.
Et tout à coup, Tsi eut un tel haut-le-corps qu’il laissa tomber son précieux prisme, lequel se brisa en mille morceaux.
– Oh ! fit Coqdor… Est-ce une catastrophe ?
– Non, hurlait l’ingénieur. Qu’importe… Les fragments ont la même valeur que l’ensemble… Je ramasserai les débris… Mais Coqdor… Coqdor… J’ai trouvé…
– Vous avez trouvé quoi ?
– Oh ! Chevalier… Nous sommes sauvés… Nous allons pouvoir quitter la planète… envoyer des messages…
– Hein ? Des messages… Mais les radiations…
– Plus de radiations… plus de parasites majeurs… Le petit poste de Dino marchait, tout à l’heure… Le poste de la soucoupe marchera, lui aussi… Un S.O.S. dans l’espace et on viendra à notre secours…
– C’est vrai… Mais c’est possible, par le Maître du cosmos !… Comment expliquez-vous ça. ?
– Par les gemmes… Les prismes décomposent les vibrations… Ils les transmettent, mais dissociées… Et cela engendre une purification dans le domaine vibratoire… Si bien qu’un poste de cette planète, normalement parasité par les volcans, est libéré de cette emprise quand il se trouve à proximité immédiate d’un prisme… comme c’était le cas…
Dino hurla sa joie et se remit à chanter. L’espoir revenait en son jeune cœur. Repartir !… Vivre !… Retourner vers la Terre et les autres mondes !
Il sautait de joie malgré sa fatigue et Râx, comprenant confusément que tout le monde était content, sifflait de satisfaction.
– Ah ! criait Dino, je savais bien que je ne finirais pas par cuire sur ce damné rocher noir…
Alors ils repartirent, plus joyeux, plus heureux. Une exaltation nouvelle les soulevait et ils ne voulurent tout de même pas attendre pour faire partager leur joie à Alguir et à Tang.
Il y eut un nouveau duplex, tout aussi pur et net que le premier, et le capitaine blessé, dans la soucoupe, frémit en apprenant la nouvelle.
Le vieux Tang se contenta de dire qu’après tout il n’avait jamais cru laisser ses os sur un monde sans brin d’herbe, sans fleur, sans oiseau ni sans jolie femme.
On coupa de nouveau et les trois astronautes redescendirent vers les plaines.
Malgré leur satisfaction, les prismes étaient lourds. Tsi emportait péniblement les fragments de celui qui s’était brisé, dans les trois sacoches à vivres qu’on avait en partie sacrifiés. Ils avaient les pieds et les mains en sang et la chaleur demeurait très forte.
Mais il semblait que les escarboucles monstrueuses aient déjà perdu de leur éclat. Le ciel était moins noir et les feux des volcans lointains tranchaient moins sur le sombre horizon.
Coqdor sentit l’inquiétude le mordre au cœur :
– Déjà le jour ?
C’était l’aube, tout au moins. On ne savait comment situer exactement le moment du lever de l’astre, qui embraserait les prismes et provoquerait alors cette effroyable clarté qui dévorait les prunelles.
On s’aperçut soudain que Tsi avait perdu ses lunettes, sans doute quand le prisme s’était brisé. Dino lui dit spontanément que, dès les premières lueurs du jour, il lui donnerait les siennes. Dans la nuit, loin des prismes flamboyants, on n’en avait guère besoin, mais après l’aurore, ce serait autre chose.
Coqdor les pressa d’avancer. À partir de ce moment ce fut, contre le soleil géant qui conduisait dans l’espace la planète de feu, une véritable course contre la montre.
Ils se hâtaient, mais Tsi était le plus handicapé. Ses chutes l’avaient violemment meurtri. Coqdor était résistant et sa prodigieuse volonté palliait souvent ses défaillances physiques. Dino, lui, avait sa jeunesse pour lui, mais il demeurait sensible, excessif.
Il eut de nouveau un accès de terreur en criant que des gens allaient et venaient devant eux.
Coqdor, furieux, s’apprêtait à le morigéner, l’accusant d’un nouvel accès d’hallucination quand il crut voir, en effet, dans un halo lumineux une sorte de cortège qui avançait.
Cela se passait derrière une théorie de rocs découpés qui dressaient devant eux leurs silhouettes fantastiques. Dino, claquant des dents, refusait d’avancer.
– Vous allez m’obéir, rugit le chevalier, ce n’est pas en reculant devant un danger, ni en l’ignorant, qu’on arrive à le dominer… Venez avec moi…
Dino fit un effort louable. Il voulait ne pas avoir peur mais c’était physique, cela l’écrasait.
La poigne du chevalier le saisit par le bras. Il fut littéralement entraîné et, blême, agité de frissons convulsifs, il dut marcher, tandis que Coqdor disait :
– Moi non plus, je ne sais pas ce que c’est… et moi aussi, mon petit, j’ai peur… Oui, peur !… Mais le courage consiste à avoir peur et à faire quand même ce qu’il faut faire…
Et, contournant les rochers, ils découvrirent un véritable fleuve de lave, coulant dans un défilé de rocs noirs. Seulement, de ce liquide de feu, émanaient de ces silhouettes mystérieuses qu’ils avaient déjà aperçues au-dessus du lac. Fantômes d’une vie future, spectres d’avenir, c’était l’évocation de cette vie aux formes innombrables que, dans des temps et des temps incommensurables, la planète de feu fabriquerait de sa propre matière, quand il daignerait à l’Esprit se manifester…
– Tu vois, Dino, ce n’est rien… et c’est tout !… C’est de la vie !… Tu ne peux avoir peur de la vie !…
Ils durent cependant changer d’itinéraire. Ils n’avaient pas retrouvé leur chemin de l’aller et perdirent encore deux heures.
Le ciel pâlissait dangereusement et les prismes avaient, au loin dans la montagne, perdu leur éclat fantastique.
Mais, bientôt, sous l’impulsion de la lumière solaire, ils deviendraient redoutables.
– Vite… Vite… disait Coqdor.
Bientôt, Tsi commença à cligner des yeux. On ne pouvait oublier son accident de la veille et bravement, Dino tint sa promesse et lui donna ses lunettes. Tsi refusa généreusement mais Coqdor trancha. Ce n’était pas le moment de faire du sentiment.
Le chevalier s’arrêta, se concentra, repéra la soucoupe. Il estima qu’elle se trouvait à plus d’une heure de marche.
Devant eux, le ciel devenait d’une blancheur inquiétante et l’éclat de ce qui constituait le firmament augmentait d’intensité. Les volcans fumaient mais on distinguait mal les lueurs des cratères. Vers les monts, d’où venaient encore les échos de leurs voix et la chanson de Dino, les prismes avaient cessé de diffuser la lumière rouge.
– Vite… Vite… rabâchait le chevalier.
Une première étincelle naquit au loin, sur un piton. Coqdor comprit que le péril allait renaître.
Il les pressa et, à partir de ce moment, Dino dut se résigner à avancer en aveugle.
On lui banda les yeux avec sa propre ceinture après lui avoir recommandé de garder les paupières fermées en permanence.
On repartit, le jeune homme avançant entre ses deux compagnons, qui lui servaient de guides. Quant à Râx, Coqdor lui avait soigneusement rajusté les lunettes noires.
La soucoupe était encore loin. D’autres étincelles blanches naissaient, feux éblouissants accrochés par les rayons du soleil qui montait derrière l’horizon, lequel paraissait d’un noir effroyable.
Bientôt, malgré les verres sombres, la clarté fut atroce. Les prismes scintillaient, dans une sorte d’allégresse féroce, sur ce monde où tout était démesuré, où les forces brutales, déchaînées, s’en donnaient à cœur joie en une sorte de désordre monstrueux, préludant à la création future des formes vitales.
Dino marchait en trébuchant, soutenu par ses compagnons. On commençait à brûler tant il faisait chaud. Et soudain Coqdor, le cœur serré, vit flamber le haut du disque du soleil, véritablement gigantesque.
Alors il les pressa encore, les bouscula, les entraîna. Râx n’arrivait plus à voler. Il les suivait en boitant, avec une aile qui traînait. La température devenait insoutenable et l’astre grandissait, dépassait l’horizon, se préparait à prendre son essor mortel, jetant des rayons formidables qui allaient une fois encore brûler ce sol supplicié.
– La soucoupe… La soucoupe…
Coqdor la voyait, devant lui, étincelante elle aussi. Mais les dernières centaines de mètres étaient pénibles. Tsi, à un certain moment, tomba, cria en touchant le sol qui brûlait, se releva et retomba :
– Laissez-moi mourir…
Coqdor le força à se mettre debout et dit à Dino :
– Tant pis… On va le porter…
Ils l’emportèrent, quasi sans connaissance, et c’était pénible, cette progression d’un homme pâmé dont l’un des porteurs était aveugle par force.
Ensanglantés et ruisselants, ils se rapprochèrent de la soucoupe. Même avec les lunettes, Coqdor ne pouvait plus regarder vers les montagnes, tant les prismes y flamboyaient dans la splendeur de l’aurore de mort.
Enfin, ils furent à la soucoupe. Tang ouvrit le sas et tous trois, et le pstôr dont le pelage fumait déjà, trouvèrent une fraîcheur relative dans la climatisation de l’engin, qui fonctionnait encore.
Alguir serra ses compagnons dans ses bras, sans mot dire. Et le vieux Tang, pratique sinon moins sentimental, leur offrit un café venu de la Terre, qui les revigora.
Le capitaine regardait les prismes d’un air dubitatif. Mais, déjà, Tsi se reprenait et criait qu’il n’y avait pas de temps à perdre.
On se pencha sur les appareils de radio et de sidérotélé, après avoir disposé des prismes tout alentour. Alguir, cette fois, voulut s’y mettre lui-même et il lança un message. Puis un autre. Un autre encore.
Cela dura des heures. Inutilement.
Sur la planète, le jour triomphait et aucune vie n’aurait pu résister longtemps sous le soleil mortel, sous l’éclat des prismes magiques.
Et quand le jour, l’interminable jour vint sur son déclin, les astronautes éprouvèrent une joie ineffable.
On répondait. Quelqu’un avait capté leur S.O.S. C’était bien vrai, les prismes, outre leur étrange faculté de décomposer la vibration, étaient capables de purger une émission de ses parasites.
Un duplex s’établit, avec une planète lointaine, située dans les parages de l’étoile Deneb, la plus proche des géantes commandant un monde civilisé. Ils surent qu’ils étaient sauvés. Et, de nouveau, ils pensèrent à leurs compagnons qu’il faudrait aller arracher aux incompréhensibles puits de l’espace, là où les hommes et les soleils devenaient négatifs…
DEUXIÈME PARTIE
LE SPHINX BLOND
CHAPITRE PREMIER
Un monstrueux diamant noir étincelait au zénith.
Sous un ciel étonnamment sombre, d’une teinte indéfinissable et cependant bizarrement lumineuse, ce monde de tristesse étendait ses plaines, ses monts, ses forêts où ne brillait aucune couleur. Des tons, seulement, des nuances…
Du blanc total au noir absolu, en passant par l’infini des variétés allant de l’un à l’autre…
Des oiseaux planaient, en vols étranges, de mouettes noires et de corbeaux immaculés.
Et tout, jusqu’aux maisons cubiques, rudimentaires, de la ville ancestrale, avec ses palais de sombres colonnades, excluait encore et toujours ce qui n’était pas l’opposition du blanc et du noir, en un triomphe de la grisaille et de l’indéterminé.
C’était au sein de la nébuleuse livide, perdue dans une contrée du ciel très rarement explorée par les astronautes. Encore ceux qui avaient eu le malheur d’y arriver n’en étaient jamais repartis.
C’était le sort qu’immanquablement subiraient les derniers naufragés. Pour l’instant, les survivants de la catastrophe, au nombre d’une trentaine, venaient de tomber aux mains des autochtones.
Cela se passait non loin de la cité. Une fois de plus, un message fallacieux, un hypocrite S.O.S., avait été envoyé par les appareils de la planète vers le vaisseau signalé aux abords de la nébuleuse dont cette terre faisait partie. De grandes perturbations s’en étaient ensuivies et, après diverses péripéties, une soucoupe volante, canot détaché de l’astronef lui-même embrasé et perdu dans l’espace, avait fini par échouer là où ceux de la planète l’avaient souhaité.
L’engin était surpeuplé. Plus de quarante personnes à bord. Une dizaine avait péri pendant la chute au sein de ce monde monstrueux, totalement sous l’emprise de la lumière inversée et l’officier qui demeurait à bord avait vainement lutté pour redresser la barre, tout en alertant son capitaine, le valeureux Alguir, rescapé lui aussi sur un autre canot.
L’officier avait succombé à l’arrivée, tant le choc avait été rude, avec quelques autres. Parmi ceux qui survivaient — dans quel état ! — se trouvaient encore le solide comédien de Télé-Astres, Henrik Smol, et sa partenaire et amie, Wilma Dagor, le Sphinx blond.
Eux deux, comme leurs malheureux compagnons, dont quelques femmes, n’étaient plus que des fantômes. L’horreur de la décomposition inexplicable de la lumière les avait changés en ces monstres hideux, aux viscères apparents.
Ils étaient abrutis de souffrance et d’horreur. Ils avaient connu la longue, la lente descente vers cette planète inconnue, à travers des nébulosités qui faisaient croire qu’on entrait dans une de ces zones spatiales où ne règne encore que l’atome d’hydrogène, la molécule non encore agglomérée avec ses myriades de semblables.
Ils avaient vu défiler, pendant des heures, à travers les hublots de leur soucoupe, ce chaos gris, dont la vision engendrait une véritable névrose.
Ils avaient connu le désespoir de cette descente aux Enfers sans comprendre ce qui leur arrivait, sinon que l’engin subissait l’attraction d’un puissant corps céleste, probablement planétaire, ce qui semblait incompatible avec l’aspect général de la nébuleuse livide.
Mais, après l’interminable chute, ils avaient vu s’estomper la masse nébulosoïde. Ils se retrouvaient, comme au moment de la catastrophe, dans un ciel blanc, d’une blancheur de suaire, où roulaient de noirs soleils.
Wilma qui se tenait près de Henrik, avait murmuré :
– Henrik… Henrik… Est-ce cela, l’enfer ?
Et lui, malgré son angoisse, malgré l’épouvante et l’écœurement qu’il éprouvait rien qu’en regardant ses propres mains, ou en apercevant ce qui avait été le visage de Wilma, cette beauté célèbre dans cent planètes, il luttait encore :
– Non… non !… Pas de rêverie folle !… Nous ne savons ce qui se passe… Ni où nous sommes… Mais nous vivons !… Tu le sens, Wilma… Tu es vivante… normale… et tout cela n’est qu’apparence… C’est un tour de la lumière… rien d’autre. Jusqu’à nouvel ordre, nous faisons encore partie de notre galaxie… et du monde des vivants…
Wilma avait soupiré mais, contrairement à son habitude, le tendre Sphinx blond, affublé maintenant de cheveux d’un noir luisant, n’avait pas posé sa belle tête, ou ce qui en restait, sur l’épaule de Henrik. .
D’un commun accord, ils demeuraient l’un près de l’autre, mais sans contact. Leur aspect effrayant les arrêtait dans toute effusion.
L’officier, jusqu’au bout, avait lui aussi tenté de faire son devoir et de rasséréner les passagers et les quelques matelots qui se trouvaient sur la soucoupe. Mais qu’importaient les mots ? Ce qui comptait, c’était ce monde hideux, invraisemblable…
Ils avaient enfin constaté qu’ils allaient vers une planète, sorte de grosse perle grise, elle-même satellite d’un des soleils noirs de ce ciel farineux. Aucune manœuvre ne permettait de s’échapper et ils avaient pensé que, peut-être, sur ce monde, ils trouveraient des humains, un accueil normal, des secours, la vie…
– C’est bien le puits de l’espace, murmurait Henrik. On tombe… on tombe sans fin… C’est la descente du désespoir…
Puis malgré les efforts de l’équipage, la chute s’accéléra et la soucoupe finit par arriver assez rudement dans une plaine immense et désertique.
L’officier lutta encore et finit par dire, la sueur au front :
– Nous sommes attirés… C’est volontairement que nous avons été jetés dans ce puits de vide, dont le fond est cette planète où tout est couleur de grisaille…
Ce furent ses dernières paroles car il fut parmi les victimes, au moment du choc. Henrik dompta sa répugnance et prit Wilma dans ses bras lorsqu’il sentit l’imminence de l’arrivée. Il s’était attaché lui-même à un élément du mobilier tubulaire, si bien que tous deux s’en tirèrent avec des contusions.
Mais il y avait des morts, un certain nombre de blessés. On chercha à sortir de la soucoupe. Mais on venait à leur secours, c’est-à-dire que des chalumeaux découpaient déjà les portes faussées, les sas bloqués.
Ils pensèrent alors que le cauchemar continuait.
Des hommes apparaissaient. Ils portaient tous des costumes tristes, vieillots, démodés, rapiécés mais de cette morne teinte, aux tons indéfinis, sortant d’un gigantesque négatif en trois dimensions.
Étaient-ils semblables aux rescapés ? Qu’étaient leurs visages, leurs mains, baignés également dans cette lumière vampire ?
On ne savait, car tous étaient porteurs de gants, d’un blanc sale, et de masques. De grands masques vaguement humanoïdes, qui épousaient tout le visage, avec des trous pour les yeux et la bouche.
Ces êtres dignes d’un carnaval de cauchemar pénétrèrent dans la soucoupe sinistrée, relevèrent les morts et les blessés, et invitèrent les vivants à les suivre.
Henrik, Wilma et les autres obéirent. Les êtres masqués s’exprimaient par gestes. Dès qu’ils furent dehors, Henrik essaya de parlementer en utilisant le code spalax, cette langue depuis longtemps admise par les mondes qu’unissaient les relations intersidérales.
Un des masques se tourna vers lui. Il sentit qu’on le dévisageait. C’était irritant, cet examen par un faciès invisible, ce mutisme…
– Je vous en prie… si vous me comprenez, parlez, insista Henrik.
Alors une voix morne, grêle, étouffée par l’épaisseur de ce masque rigide, blême et désolant, daigna se faire entendre :
– À quoi bon ?… Vous êtes maintenant comme nous… au fond du puits. Et vous ne connaîtrez jamais plus d’autre lumière que celle du soleil noir.
– Jamais plus, frissonna Wilma. Voulez-vous dire que nous ne pourrons jamais quitter cette planète ?
La tête masquée eut un hochement négatif et se tut.
– Mais, râla Henrik, qui êtes-vous donc ?… quelle est votre race ? Et cette planète ?…
Un par un, les rescapés étaient extirpés de la carène de la soucoupe brisée. Sur des brancards rudimentaires, on emportait les blessés et on creusait déjà des tombes pour les morts.
On ne molestait pas les arrivants, mais on ne semblait pas leur réserver non plus cet élan chaleureux que, dans toutes les humanités, on retrouve à l’égard de ceux qui viennent d’échapper à un grand danger. Il eût semblé que ce monde sans joie était aussi celui de la résignation, de l’abandon de soi-même, du néant moral…
Le masque blême avait entendu la question de Henrik Smol. Il eut un geste vague, leur montra le paysage, devant eux :
– Regardez cela…
Henrik fronça le sourcil. Il découvrait, dans la plaine chaotique qui s’étendait devant lui, des masses de rocs, des arbres désolés, aussi gris que le reste et tordus par un vent assez vif, mais aussi des éléments qui, eux, n’étaient pas l’œuvre de la nature.
– Des astronefs…
Il y en avait au moins une cinquantaine. Certains devaient avoir percuté la planète il y avait plusieurs siècles, dès le début des voyages dans l’espace. Ils semblaient presque fossilisés, mais leurs matériaux incroyablement résistants tenaient encore. D’autres, plus récemment naufragés, subissaient les attaques de la rouille, une rouille grise qui, sur le métal pur et lisse, jetait comme des pustules. Deux ou trois navires, enfin, avaient sombré récemment. La brillance des cockpits l’attestait.
Henrik gronda :
– Un cimetière… un cimetière d’astronefs !…
Wilma avançait en titubant. Le Sphinx blond était horrifié mais, par-dessus tout, cette fille dont la beauté éblouissait les planètes, subissait un supplice inconnu depuis qu’un miroir lui avait renvoyé l’atrocité de son aspect.
Elle n’eût pas voulu récidiver, jamais, mais il lui suffisait de regarder Henrik, ou leurs autres compagnons, pour savoir qu’elle aussi montrait cette horrible face semblable à une vision d’écran radioscopique.
Henrik, cependant, tentait vainement de parler avec les hommes aux masques. Et ses compagnons, accablés, renonçaient eux aussi à poser des questions.
Des êtres à l’aspect solide emportaient les brancards. Tous ceux de la soucoupe qui pouvaient se tenir normalement furent invités à prendre la suite du cortège.
Henrik soutenait Wilma, en évitant de la regarder et ils n’échangeaient que de rares paroles. Sous le soleil noir, dans cette plaine blafarde, c’était une bien triste théorie qui avançait maintenant, parmi les arbres fouettés par le vent et les carcasses de vaisseaux de l’espace.
On y voyait les modèles les plus divers, venant de mondes différents. Du grand paquebot interstellaire au croiseur de combat, de la soucoupe du modèle ancestral qui avait établi les premiers rapports entre le Centaure et la Terre, des « Pionniers » et des « Vostoks » du XXIè siècle du système-patrie jusqu’aux engins subspatiaux construits près de Sirius, toutes ces épaves semblaient retracer tristement l’histoire du naufrage à travers les millénaires et à travers les mondes.
Entre deux alignements d’hommes masqués et gantés, les rescapés avançaient dans ce rêve noir. Parfois, l’un d’eux, tout de même, essayait de parler :
– Est-ce vrai ?… Bien vrai ?… Ce n’est pas possible…
Mais si… mais si, lui répétaient les autres, nous voyons la même chose que vous…
Et derrière les masques blafards, on distinguait des yeux gris, mais les personnalités réelles se perdaient, se fondaient, toutes semblables, en un modèle unique d’homme au désespoir.
Ils virent des oiseaux, quelques animaux sauvages. Ces plumages et ces pelages en blanc et en noir créaient une impression d’écœurant malaise. Et l’étrange soleil irradiait sa lumière livide sur ce décor de malédiction.
Mais Henrik découvrait des tours, situées dans la plaine et très éloignées les unes des autres. Des tours rudimentaires de construction, émanant on ne savait de quel Moyen-Âge du monde des soleils noirs. Cependant, des installations infiniment plus modernes s’y découvraient. Les antennes, les écrans immenses des radars, les formidables faisceaux des lasers indiquaient le fruit de la technique la plus poussée.
« Curieux univers, pensa Henrik, qui n’avait plus le courage de parler, ces hommes sont presque des primitifs, mais ils sont vêtus avec ce qui a été le costume des voyageurs de l’espace… Et ces monuments vétustes, construits depuis combien de siècles, servent à abriter des postes extrêmement perfectionnés qui servent, immanquablement, aux relations avec le reste de la galaxie… »
Il fut frappé de sa propre réflexion.
Ces hommes qui cachaient leur visage, sans doute pour ne pas vivre en permanence avec ces faciès d’horreur, avaient-ils donc des contacts hors de la planète maudite ?
Et la vérité se fit jour en lui, l’horrible vérité.
N’avait-il pas vaguement entendu, à bord de l’astronef sinistré, lancer le bruit qu’on était victime de naufrageurs ?
Les damnés de la lumière sombre attiraient les vaisseaux de l’espace dans un véritable guet-apens. Ils envoyaient des messages, des S.O.S. pour apitoyer les équipages et leurs états-majors, et, avec des moyens inconnus, ils les précipitaient dans la nébuleuse livide, ils les faisaient tomber au fond du puits, jusqu’à ce cimetière d’astronefs où la soucoupe, victime supplémentaire, venait de s’écraser.
Une peur atroce envahit Henrik. Il en oublia presque qu’il était devenu un monstre, ou du moins qu’il en avait l’apparence, tout autant que celle qui avait été la belle Wilma, l’universel Sphinx blond.
Il ne pensa plus qu’à cette chose :
– Nous sommes entre les mains de ces horribles êtres… et nous finirons ici, sans jamais revoir briller les étoiles, sous le reflet monstrueux de cet astre charbonneux…
Se révolter ? Lutter ? Dans cette plaine, qu’eût-il pu faire ?
Où se réfugier ? Il se domina, se promit cependant, après avoir vu ce qu’on voulait faire d’eux, de tenter une révolte, de dynamiser ses compagnons, de les sauver.
Et de sauver Wilma. Il eût donné jusqu’à la dernière goutte de son sang pour qu’elle redevînt le radieux Sphinx blond.
Après trois heures de marche, au cours desquelles on les restaura, en leur faisant manger une nourriture d’aspect morne, mais assez pimentée, et en leur offrant une boisson alcoolisée, très revitalisante, ils arrivèrent à la cité que, petit à petit, ils voyaient monter sur l’horizon.
Henrik constata que cette ville était très ancienne mais, à l’instar des fameuses tours du cimetière d’astronefs, ses maisons cubiques avaient été aménagées. Les murs primitifs étaient surplombés d’antennes de télévision et des véhicules circulaient dans les rues, électrautos et héliscooters. Des jets striaient parfois le ciel et, comme le « jour » tombait, comme le soleil noir descendait très bas sur l’horizon, on éclairait les artères de la ville avec des lampadaires qui brillaient noir et dont la clarté négative créait les antithèses luminiques nécessaires à la visibilité, dans ce qui correspondait à la nuit.
Les habitants de la ville étaient semblables à ceux qui étaient venus s’emparer des astronautes naufragés. Tous étaient soigneusement masqués et gantés, pour dissimuler leur abominable aspect. Henrik remarqua, ce qui le frappa, qu’il semblait bien y avoir des hommes et des femmes, mais rien que des adultes. Pas un enfant, pas même un adolescent.
On les mena à une vaste demeure, très primitive, mais où ils purent se reposer sur des couchettes alignées, et on leur y servit un nouveau repas.
Puis un homme masqué, semblable aux autres, mais auquel ses semblables semblaient marquer une certaine déférence, arriva, s’assit à une table. On mit près de lui des appareils variés et, un par un, on fit défiler les rescapés.
Un magnétophone enregistrait leurs déclarations, quant à leur identité, tandis que des caméras les filmaient. Certains protestèrent, menacèrent, voulurent se jeter sur les hommes masqués. Un vigoureux matelot de l’astronef bondit même sur l’inquisiteur et lui arracha son masque.
Ce fut sans surprise. On vit apparaître un visage qui devait être humain, mais que la lumière inversée faisait paraître radioscopique. L’étrange personnage, sans passion apparente, replaça son masque tandis que ses sbires assommaient le malheureux marin des étoiles.
Henrik, puis Wilma, durent parler à leur tour. Finalement, quand toute cette cérémonie fut terminée, l’homme masqué leur dit, en spalax :
– Vous êtes désormais des nôtres… Ne protestez pas… On ne sort pas des puits de l’espace… On ne quitte jamais cette planète… vous mourrez sous la lumière du soleil noir… Demain, on vous apportera des masques et des gants car, comme nous tous ici, vous vivrez sous cet aspect, puisque nous voir autrement est insupportable et engendre la folie… Chacun d’entre vous recevra une affectation en proportion de ses possibilités professionnelles…
Un passager s’avança :
– Et si nous refusons ?
– Vous n’avez pas le choix.
– Si nous refusons quand même ?
– Je vous préviens, dit le masque de sa voix morne, la mort attend les récalcitrants… Les autres s’adapteront et, comme nous, n’auront d’autre idée que de grossir les rangs de notre population en multipliant les naufrages de l’espace, afin de faire venir ici le plus possible d’humains…
Un murmure de stupéfaction et d’horreur passa sur le groupe.
– Vous deviendrez comme nous, dit encore le masque. Vous obéirez à notre roi. Et vous travaillerez à la cause commune, les uns dans nos cultures et nos élevages, les autres à l’artisanat de la cité, les techniciens, surtout, dans nos centres mécaniques… Mais vous saurez tout cela plus tard.
Et il les quitta. Ils passèrent une nuit atroce, dans ce dortoir improvisé. Ils ne dormirent guère et commentèrent l’invraisemblable aventure.
Ainsi donc, sous la lumière noire, on concevait une véritable haine de l’humanité normale, et tous devenaient des naufrageurs.
Il y eut des conciliabules interminables, des pleurs surtout chez les femmes, des révoltes et des disputes furieuses.
Quelques-uns tentèrent une sortie. Ils apprirent à leurs dépens qu’un œil électrique les surveillait et déclenchait l’alarme. Des masques en armes les guettaient. Des pistolets paralysants eurent raison des récalcitrants qui furent, sans autre forme de procès, jetés sans mouvement sur leurs couchettes respectives.
Wilma et Henrik, l’un près de l’autre, mais répugnant toujours à s’étreindre, comme d’ailleurs tous leurs compagnons, ne dormirent pas plus que les autres…
Au matin, quand l’astre noir reparut, quand s’éteignirent les lampadaires de cauchemar, une voix grésilla dans un micro que nul n’avait encore aperçu :
– Comédien Henrik Smol… Comédienne Wilma Dagor… Préparez-vous… Le roi désire vous recevoir…
CHAPITRE II
Le roi les avait regardés venir du fond de son palais.
Un palais aussi lugubre que tout le reste sur cette planète de tristesse.
C’était une haute construction aux nombreuses colonnades, avec des chapiteaux, des balcons, le tout de ce style primitif qui attestait que les édifices de la cité avaient été construits des siècles plus tôt, par un peuple peu évolué.
Cette masse de pierre très noire, éclairée intérieurement par ces flambeaux luisant noir, qui parsemaient la ville, offrait l’impression de la plus totale désespérance.
Le roi occupait un trône médiocrement élevé. Il était vieux et affaibli et on avait placé un micro devant lui, afin que sa voix puisse être mieux entendue.
Drapé dans une sorte de péplum ample et dénué d’ornements, il portait, comme tous ceux de la planète, le masque et les gants blancs.
Wilma et Henrik avançaient. Eux aussi, maintenant, étaient gantés et masqués. Ils en avaient éprouvé un singulier soulagement. Ils ne pouvaient plus contempler leurs mains à l’horrifique aspect. Et, surtout, ils se regardaient en face.
Certes, aucun mouvement de tendresse ne les unissait, sinon parfois une fugace étreinte des doigts. Sans doute leur mutuel amour était-il intact au fond de leurs cœurs, mais comment le beau Henrik, dont l’image avait fait rêver les filles de tant de planètes, pourrait-il encore serrer sur son cœur, Wilma, ce Sphinx blond qui avait fait tant de ravages parmi la gent masculine intermondes ?
Il semblait que toute étreinte fût bannie à jamais entre eux, s’ils devaient subir jusqu’à la mort le séjour sans espoir au fond du puits de l’espace.
Pourtant, bien qu’ils fussent anxieux de ce qui les attendait, ils étaient aiguillonnés par la curiosité.
On les avait séparés de leurs compagnons de misère et dirigés vers le palais. Une électrauto les avait emmenés, conduite par des hommes masqués de blanc, comme tous ceux qu’on apercevait dans la ville, en un perpétuel carnaval qui donnait le frisson.
Henrik et Wilma, cependant, pouvaient oser se regarder en face, si cela pouvait correspondre à quelque chose. Du moins n’éprouvaient-ils aucune nausée. Le masque était impersonnel, froid, impressionnant. Mais c’était infiniment moins terrible que de voir l’horreur d’un visage derrière lequel apparaissaient les moindres détails de l’anatomie de la tête.
Ils avaient échangé quelques mots, pendant le trajet, sans que leurs guides aient eu la moindre réaction. Par gestes, encore, on les avait invités à sortir de l’électrauto, arrêtée devant le péristyle du palais. Après un regard au soleil noir brillant au-dessus de la ville maudite, tous deux avaient pénétré dans l’antre du maître de la planète.
Et, dans une vaste salle nue, triste comme le reste, ils étaient en sa présence.
Dans le micro, il prononça, et sa voix semblait venir d’outre-tombe :
– Je vous salue et vous remercie d’être venus à mon appel…
Les deux comédiens ne savaient quelle contenance tenir. Henrik eut fort envie de répondre à cette entrée courtoise qu’ils n’avaient guère eu le choix, mais il pensa qu’étant, en compagnie de Wilma, sur un monde inconnu et à la merci de ce singulier monarque, mieux valait peut-être éviter de faire de l’esprit pour commencer.
Le roi faisait un geste et deux hommes masqués apportaient des fauteuils primitifs, mais vastes, qu’ils disposaient derrière les « invités ».
– Veuillez vous asseoir…
À travers les trous des masques, leurs regards se croisèrent, s’interrogèrent. Et ils prirent place. Ils écoutèrent.
La voix morne du vieux roi — il devait être très vieux — à bout de force, grésilla dans le micro :
– Vous êtes arrivés, comme tant d’autres depuis plusieurs siècles, au fond du puits de l’espace… C’est-à-dire au sein de la nébuleuse livide, que nul n’a jamais pu situer car elle se déplace dans l’espace selon des normes inconnues, et il serait difficile aux astronomes de calculer à l’avance sa trajectoire, ainsi qu’ils le font pour tout autre corps ou agglomération galactique. Une pesanteur exceptionnelle entrave les mouvements de tous les corps célestes qui s’en approchent, et neutralise les appareils de contrôle…
Il eut un soupir, presque un râle. C’était sans doute sa manière de reprendre haleine :
– … Il faut que vous sachiez qu’à l’origine existaient ici des humanoïdes originaires de ce monde, si invraisemblable que cela puisse paraître. Depuis la création, les soleils noirs de la nébuleuse brillent, dans ce firmament sombre, et une race s’était développée ici, dans la seule planète habitée et habitable de cette portion d’univers…
Nouvelle pause. Il respirait, mais peut-être voulait-il aussi graver ce qu’il disait dans la mémoire des deux jeunes gens.
Ni Henrik ni Wilma ne songeaient à l’interrompre. Ils devinaient l’un et l’autre que les révélations du vieux souverain seraient pour eux d’importance.
– Ce peuple, dit le roi, était arrivé à un stade de civilisation relative… Il a construit ce palais, cette cité, les tours que vous avez pu voir dans la plaine où s’étend le cimetière des astronefs… Ces gens vivaient de pêche, de chasse, d’agriculture… Car il y a une faune et une flore, sous le noir soleil… Tout cela décoloré, grisâtre, bien sûr… Comme les gens… Mais un jour tout changea. Pour la première fois un astronef était entré par hasard, par un maudit hasard, dans la zone d’attraction de la nébuleuse…
Il semblait, quand il s’arrêtait de parler, tenter de sonder les masques de ses interlocuteurs. Mais si Wilma était tremblante et Henrik bouleversé, ils semblaient impassibles. Comme le roi. Comme les quelques gardes qui assistaient à l’entretien. Rien que des masques, des êtres qui paraissaient sans âme.
– … Un phénomène inexpliqué, reprit le monarque, engendre une chute accélérée des corps qui arrivent vers cette planète… Il semble que cela soit dû, dans la lumière inversée qui règne, à une prolifération des gravitons, ces particules de la pesanteur, selon un rythme inconnu dans le reste de la galaxie… Si bien que ceux qui vont atterrir — et vous avez dû subir cette impression comme les autres — peuvent croire non pas qu’ils vont se poser sur un sol normal, mais bien qu’ils tombent dans un puits…
Pause. Il semblait quêter une approbation. Henrik jugea bon d’approuver par un mouvement de tête.
Sans doute le roi en fut-il satisfait car il toussota et parla de nouveau :
– Les indigènes apprirent donc qu’il existait d’autres mondes, où la lumière était belle, vivifiante. On leur parla des couleurs, ce qui les irrita car ils ne comprenaient pas bien, mais sentaient confusément qu’il y avait là une féerie qu’ils ne connaîtraient jamais sur leur monde. Ils surent que le ciel, les fleurs, les animaux, les êtres, pouvaient être heureux de vivre… alors qu’eux, évidemment, vivaient sans grande joie, résignés comme des bêtes, et alignés, justement par ces tons mornes et sans agrément, sur les plantes et les animaux de la planète…
Henrik se demandait s’il devait dire quelque chose. Mais les mots ne lui venaient guère. Le roi enchaînait, d’ailleurs :
– À partir de ce jour, quelque chose changea, ici… On avait vécu dans l’abêtissement et l’évolution avait dû demander des millions d’années pour arriver à ce stade humain… Maintenant, on allait vivre dans la haine…
Ce fut Wilma qui bondit :
– La haine ?… Parce qu’il y avait un autre monde, plus beau, plus accueillant ?… Pourquoi n’avoir pas vécu dans le désir de les rejoindre, ces planètes qui devaient être un paradis pour ces malheureux ?
– Sage réflexion, Mademoiselle, dit le roi. Mais ces primitifs ne pouvaient jamais espérer quitter ce monde… L’astronef accidenté était en partie détruit, comme tous ceux qui, au cours des siècles futurs, devaient se perdre par ici… Car je vous l’ai dit, l’hyperpesanteur provoque ces chutes, ce gouffre spatial… Les vaisseaux sont perdus et n’arrivent jamais sans grands dégâts, sans un fort potentiel de morts et de blessés parmi les équipages…
– Mais, s’écria Henrik, entraîné à son tour, que sont devenus les rescapés ?
– D’abord on les a réduits en esclavage… Et puis — ici la vie est longue et l’humain a un bon siècle devant lui — il y a eu un autre naufrage…
Le roi reprit haleine. Sa tristesse semblait grande, mais il racontait tout cela de façon monotone, comme on édicte une loi implacable :
– Avec leurs instruments, ceux qui survivaient tentaient des contacts avec les autres mondes, avec les astronefs qui, dès cette époque, commençaient à sillonner l’espace… Très loin d’ailleurs car il semble avéré que la nébuleuse livide est isolée, perdue dans l’espace, et que l’étoile connue la plus voisine, distante d’ailleurs d’une vingtaine d’années de lumière, s’appelle Deneb…
– Vous savez cela, s’écria Henrik. Mais alors…
Le roi, de la main, lui fit signe de se taire :
– Je ne suis pas né ici, dit-il. D’ailleurs, à l’heure actuelle, il se trouve que la race indigène est totalement éteinte. Tous ceux qui vivent sur la planète Agoââ sont, depuis environ quatre-vingts ans, originaires de mondes divers et sont arrivés sur les astronefs dont vous avez pu voir les carcasses encore relativement brillantes, au cimetière…
– Voudriez-vous dire… ?
– Laissez-moi m’expliquer. À la base, ce qui explique tout, c’est que l’évasion de ce monde paraît impossible. Tous les vaisseaux, petits ou grands, militaires ou non, qui ont échoué sur cette planète — Agoââ — ont été littéralement jetés au sol par le phénomène du puits de l’espace, et trop endommagés pour espérer jamais repartir. Si bien que, depuis environ cinq siècles, ce qui correspond au début de la navigation interplanétaire, la race indigène, qui était sur son déclin, a été petit à petit remplacée par les naufragés du ciel qui arrivaient à intervalles irréguliers…
– Mais, dit Wilma, pourquoi, puisqu’on pouvait disposer encore des instruments des astronefs, de la télé, du radar, du laser, de la radio, ne pas avoir cherché à prévenir ceux qui étaient en péril, pourquoi ne pas leur avoir envoyé des messages pour leur éviter le puits de l’espace, et l’écrasement sur Agoââ ?
Le roi se tut un instant. Mais on voyait qu’en dépit de son masque, il contemplait avec attention le masque du Sphinx blond :
– Parce que, Mademoiselle, dit-il enfin, on contracte ici une étrange forme d’esprit… Une maladie me direz-vous ? Peut-être… J’entends une affection d’ordre mental… Une véritable lèpre si vous voulez… Mais l’homme cesse d’être bon sous les soleils noirs… Perdu à jamais, incapable de revenir vers la lumière, la couleur, le monde normal, il n’a d’autre volupté que de voir tomber ses semblables… et c’est la triste joie des hommes d’Agoââ que d’attirer les astronefs dans une chausse-trape, en expédiant, dès qu’un navire est signalé dans les parages de la nébuleuse, un S.O.S., un appel de détresse, afin de détourner le vaisseau de sa route de le faire pénétrer dans la nébuleuse… Alors la force attractive le saisit, et je dois vous avouer que certains de nos appareils, installés sur les tours des indigènes, ont été mis au point par des ingénieurs perdus parmi nous, et favorisent singulièrement la tombée dans l’abîme…
Wilma jeta un cri d’horreur et Henrik bondit. Debout, il fit face au vieux roi :
– Mais c’est fou !… Insensé !… C’est abominable !… Au lieu de leur éviter la chute, on les attire…
Le roi eut un geste pour demander le silence. Mais Henrik explosait :
– Monstrueux… Il n’y a donc que des fous, sur Agoââ !…
– Je vous ai dit, fit le roi, que c’était une lèpre de l’esprit… Et à présent asseyez-vous, écoutez-moi… Ne refusez pas… sinon, je serai astreint à vous faire empoigner par mes hommes, ce qui serait désagréable pour vous et pour moi…
Wilma jeta à Henrik un regard suppliant. Il ne le vit certes pas, mais il le devina et s’assit, bouillant de colère.
– Un peu plus tard, vous serez comme nous, dit le roi. Condamné à la vie dans la lumière sombre, sans autre soleil que l’astre noir, sans autres étoiles que les étoiles noires du ciel blafard, dans la grisaille des arbres, des animaux, des pierres, vous haïrez le reste de l’univers et vous aussi, vous travaillerez de toutes vos forces à la perte des êtres qui passeront quelque part dans le ciel, à proximité relative de la nébuleuse, qui nous enferme…
– Jamais !… Ne comptez pas sur moi et…
– Tais-toi, je t’en prie, coupa Wilma. Henrik se mordit les lèvres sous son masque.
– Tous ont été comme vous, reprit la voix morne du roi. Moi le premier. Mais je vous ai dit que la race indigène dépérissait. Les naufragés, eux, formaient ici un clan. Ce clan finit par prendre le pouvoir, assez aisément d’ailleurs, grâce à son évolution, à ses connaissances et surtout aux moyens techniques importants fournis par les appareils arrachés aux épaves des astronefs. Venant de planètes, voire de galaxies différentes, il y avait là un formidable potentiel scientifique. Jamais, cependant, ils n’ont réussi à fabriquer un astronef pour s’enfuir. Les moyens manquent, ainsi que la matière première. Et le flux des gravitons forme, semble-t-il, une sorte de ceinture, style Van Allen, très loin de la planète, mais qui s’étend jusqu’aux frontières de la nébuleuse. Alors, ne pouvant travailler à s’enfuir, ils ont travaillé à augmenter leurs effectifs… en provoquant un maximum de naufrages… Oh ! il se passe parfois dix ans, vingt ans et plus sans qu’il y ait aucun passage… Je vous l’ai dit, cette portion du ciel est pratiquement ignorée, comme tant d’autres encore… Mais notre système de faux S.O.S.
réussit pratiquement chaque fois…
Henrik et Wilma étaient anéantis.
– Ce n’est pas tout, dit le roi. Je ne vous ai pas raconté tout cela pour le plaisir de bavarder… Je suis vieux et las… et j’aurais laissé à mon peuple le soin d’instruire les derniers naufragés… Mais j’ai à vous entretenir particulièrement, vous deux…
Un frémissement passa sur les jeunes gens.
Qu’avait donc à leur dire, à leur demander, à leur imposer, le monarque infernal de ce monde sans espérance ?
– Je vous ai dit que, si une race a pu naître, prospérer et finalement disparaître, supplantée par les naufrageurs, le climat d’Agoââ n’est pas particulièrement favorable à la vie… Si ceux qui étaient nés ici pouvaient avoir une existence relativement normale, jamais, vous entendez, jamais les naufragés n’ont pu retrouver les élans et les gestes de l’amour, de cet amour qui existe dans tous les mondes, et dont nous semblons bannis à jamais…
Sa voix monotone se brisa. Sans doute touchait-il au point crucial de la terrible aventure. Agoââ au sein de la nébuleuse livide, le monde des soleils noirs et de la lumière inversée, était le monde sans amour par excellence.
– Il y a des femmes parmi les naufragés… Aucune d’elles, cependant n’a jamais tenté un de ses congénères… et sans doute aucune, parmi elles, n’aurait consenti à ce qu’on lui fît la cour… Je pense d’ailleurs que vous avez peut-être déjà compris cela, tous les deux…
Wilma et Henrik se sentaient glacés. C’était vrai. Malgré la passion qui les unissait, et qu’exploitaient les journalistes de diverses planètes, jamais ils ne s’étaient sentis aussi éloignés l’un de l’autre que depuis que la lumière maudite les avait transformés visuellement en ces êtres de cauchemar.
– Si bien, reprit le roi, qu’il n’y a ici, depuis quelques années, aucune naissance… Exactement depuis la fin des indigènes d’Agoââ, qui n’ont finalement pas survécu à la colonie des naufragés… Mais cette colonie renouvelée sans cesse, n’est quand même pas viable… Elle ne constitue pas une race… La sexualité en est exclue et nous vivons tous une vie affreuse.
Henrik frissonna de nouveau, comme Wilma. Le refoulement engendré devait être à l’origine de la haine que les naufragés vouaient à ceux des mondes normaux.
– Il est normal, dit le roi, qu’un homme et une femme ne veuillent plus aller l’un vers l’autre, même masqués, sachant quels visages se cachent sous les masques, quels corps hideux sont sous les vêtements… Aucun enfant ne naît à Agoââ…
Brusquement, le vieillard se raidit, se souleva s’appuyant sur les bras de son fauteuil.
Et, une vigueur subite le dynamisant, il grinça, dans le micro :
– Il faut que cette situation cesse… J’en ai assez de ce monde stérile… Je suis vieux… Je vais mourir… qu’importe… Je veux, auparavant, voir la vie s’implanter de nouveau ici… Il faut un exemple… Et vous allez le donner…
– Nous !
Les deux jeunes gens s’étaient levés et, effarés sous leurs masques, ils regardaient le vieux monstre.
– Non, râla Henrik, je comprends que c’est impossible… qui penserait à l’amour, qui consentirait à une étreinte dans ces conditions horribles ? J’aime Wilma Dagor. Oui. Autant qu’un homme peut aimer. Mais…
Il ne dit plus rien, découragé. Wilma sanglotait.
– J’ai cependant pensé à vous, dit le roi, à cause de votre profession…
– Notre profession ?
– Oui… N’êtes-vous pas comédiens ? Eh bien, vous allez jouer toute la comédie de l’amour… Les scènes les plus passionnées, les déclarations les plus audacieuses, les situations les plus osées… J’espère qu’alors, malgré les apparences, vous vous prendrez à votre propre piège… Vous revivrez les aventures de vos héros… Roméo… Tristan… refuseront-ils de faire la cour à Juliette… à Iseut ?… Et celles-ci les repousseront-elles ?
– Assez… Assez ! c’est épouvantable, cria Wilma. Nous ne sommes plus un homme et une femme… nous sommes des monstres… et des monstres ne peuvent pas s’aimer… Ils n’en ont pas le droit… Je comprends qu’Agoââ soit stérile. Grâce au ciel, aucun enfant ne peut y naître…
– Il naîtra… Et de vous, glapit le roi. Il parla encore, longuement, il tenta de les convaincre, se basant sur le fait que les comédiens se prennent souvent à croire à ce qu’ils jouent au point de s’incorporer au héros du drame.
Mais Wilma et Henrik, affolés à l’idée de cette éventuelle naissance qui, leur eût semblé abominable et sacrilège, et d’ailleurs privés désormais d’élan l’un vers l’autre, refusèrent net.
Le roi fit un geste :
– Alors… vous mourrez !…
– Mieux vaut mourir, gronda Henrik, que de vivre dans cet enfer… Et je considérerais comme un péché sans pardon d’y devenir le père d’un malheureux enfant, voué dès sa naissance à la lumière des soleils noirs…
Le roi s’assit et parut réfléchir.
– Vous assisterez demain, leur dit-il, à une exécution capitale. J’espère que cela vous donnera à penser… On va électrocuter un traître… Celui qui, dernier venu sur Agoââ, n’est pas encore à notre niveau, et a tenté d’envoyer à votre navire un message pour le détourner de la nébuleuse… Sa fin vous servira sans doute d’exemple… Et vous aurez à choisir… L’amour… ou la mort… Qu’on les emmène…
CHAPITRE III
Hallucinés, Wilma et Henrik regardaient la piscine.
Car c’était véritablement une piscine en miniature que ce bassin, situé dans une des cours intérieures du palais noir.
Ils avaient été reconduits à la prison et, avec leurs compagnons, connu une journée, puis une nuit, non exemptes d’angoisse. Du moins les hommes s’étaient-ils concertés et, forts de ce que le roi avait appris aux jeunes comédiens, avaient-ils tenté de mettre sur pied un plan de révolte. Un plan sans doute désespéré mais ils savaient, d’ores et déjà, qu’ils n’avaient plus aucun choix.
Mieux valait périr que de demeurer sur Agoââ et, surtout, de devenir semblables aux hommes masqués, de concevoir la même haine du monde et de se mettre au service de cet abominable travail de naufrageurs.
Mais, ainsi qu’il avait été prescrit, le surlendemain de l’arrivée sur la planète, Wilma et Henrik, conduits de nouveau au palais, allaient assister à l’exécution prévue.
Devant eux, dans cette cour dont le style et l’architecture attestaient l’art primitif des naturels dont la race n’était qu’un souvenir, ils découvraient ce bassin, sans doute une fontaine vétuste. De curieux monstres de pierre, usés, rongés par le temps, crachaient encore un liquide brillant et aux tons très foncés, qui était tout bonnement de l’eau, prenant cet aspect aux rayons du soleil noir.
Comme un peu partout sur la planète, le bassin ancestral dans la cour décrépite avait été aménagé de façon technique très moderne. Une singulière installation avait été établie. Des piles posées sur socles se dressaient aux quatre angles du bassin. Et des systèmes d’électrodes plongeaient directement dans l’eau.
Un peu en arrière, un tableau dominait un coordinateur voltaïque. Et un homme masqué, d’une voix morne, dénué de toute passion, parlant comme on parlait toujours sur Agoââ, expliquait aux deux jeunes gens le fonctionnement de ce bizarre échafaud.
Car c’était là l’instrument du supplice inventé par les naufrageurs.
Le condamné devait être immergé, jusqu’au cou, au centre du bassin, et soigneusement immobilisé. Alors, le bourreau, manœuvrant au moyen des commandes du tableau, commencerait à doser l’électrolyse de l’eau. Le voltage montant lentement commencerait par provoquer, physiologiquement, de simples chatouillements, puis une impression de picotement général. Et, montant encore la puissance électrique, il provoquerait, chez le patient, une douleur atroce, sans cesse croissante, qui irait jusqu’à lui arracher des cris.
Cela devait durer jusqu’à ce que mort s’ensuive, au bout d’un laps de temps indéterminé, variant selon le degré de résistance du condamné. Il est vrai qu’on pouvait, au besoin, abréger ses souffrances en envoyant, dans l’eau noire, une formidable décharge électrique. Mais les monstres d’Agoââ préféraient utiliser les douleurs de leurs patients afin de donner un exemple à ceux qui voudraient se révolter et ne pas attendre que l’ambiance horrifique de la planète les ait, à leur tour, amenés à cet état d’esprit négatif qui les ferait grossir les rangs des naufrageurs.
Wilma chancelait. Henrik la soutenait :
– Courage !… Je t’en prie !… On nous regarde…
Ils voyaient, autour d’eux, les masques impassibles. Mais, derrière ces masques, des visages translucides, des faciès doublés de veines, d’artères, de vaisseaux de toute espèce, et d’un crâne grimaçant, contemplaient les nouveaux arrivés.
On ne les avait pas enchaînés. Ils étaient seulement encadrés par un petit groupe d’hommes masqués. Guerriers ? Gardes ? On ne savait. Toute la population portait des costumes hybrides, vraisemblablement provenant, pour la plupart, des astronefs sinistrés. Et les masques et les gants, dans leur blancheur sale, achevaient de dépersonnaliser totalement les misérables qui hantaient ce monde étrange.
Wilma et Henrik virent arriver le vieux roi. On le portait presque, tant il était vieux et sans doute flétri. Il leur fit un signe, qu’on pouvait admettre pour un salut. Mais en pareille circonstance, ils n’eurent guère envie de répondre à telle ironie, peut-être involontaire de la part de son auteur.
Puis parut le condamné, marchant entre quatre hommes.
Il passa devant les jeunes gens. Un de ses gardiens dit un mot et, brusquement intéressé, l’homme, dont on ne pouvait évidemment deviner les sentiments, se tourna vers Wilma et Henrik.
– Êtes-vous donc de ce navire qui vient de se briser ici ?… Ah ! ma peine est grande !… Il y a quelques jours, de service dans une des tours, j’ai tenté de saboter la manœuvre, d’envoyer un message, de vous crier : casse-cou… fuyez… éloignez-vous de la nébuleuse !…
Wilma se mit à pleurer sous son masque mais, spontanément, elle tendit les mains au condamné.
Ni les gardes ni le roi n’intervinrent en aucune façon. On les laissait faire connaissance. Et probablement, cela était voulu, le monarque devant estimer que, plus les deux comédiens plaindraient le supplicié, plus ils seraient touchés de son sort et auraient à réfléchir.
Henrik, lui aussi, toucha les mains gantées de l’inconnu :
– Que vous dire, ami ? Votre geste a été magnifique… Il prouve, en tout cas, que contrairement à ce qui a ici droit de cité, la haine et la vindicte ne règnent pas absolument en maîtresses sur les âmes… Même au fond de cet enfer, vous avez eu pitié de vos frères humains en péril, et vous avez tenté de les secourir en leur évitant le sort qui avait été le vôtre… Soyez béni à jamais…
– Merci, dit le supplicié (et on pouvait supposer que, sous son masque son visage translucide souriait), je mourrai content, grâce à vos paroles d’amitié…
Wilma eût voulu embrasser cet homme. Mais, sur Agoââ, on ne s’embrassait pas. D’abord à cause des masques. Ensuite parce que, sans masque, hommes et femmes se fussent reculés les uns des autres avec épouvante.
Le roi fit un signe et on entraîna le condamné. On le fit entrer dans le bassin. Deux hommes masqués y descendirent avec lui. Au centre, ils plantèrent un piquet métallique, auquel l’inconnu se laissa lier sans résistance. Puis les aides du bourreau sortirent de la piscine, ruisselant de l’eau qui luisait noir.
Le roi s’adressa alors aux comédiens :
– Voyez cet homme, dit-il. Arrivé ici depuis peu, il a trahi notre cause. Il est vrai que c’était un isolé, naufragé d’une soucoupe de petite envergure qui s’était égarée dans les parages de la nébuleuse livide. Mais nous avons voulu l’employer trop tôt. Je ne sais pourquoi, il se disait réfractaire à notre esprit et s’obstinait à prétendre qu’on sortirait un jour d’Agoââ, qu’on retrouverait le monde de la vie et des couleurs… Sottise !… Mais, alors qu’il était employé aux services de nos tours d’orientation des astronefs que nous attirons ici, il a manqué à son devoir…
Wilma écoutait ce discours absurde dans un bourdonnement. Les monstrueuses âneries de ce roi spectral, régnant sur un monde sclérosé et stérile, lui parvenaient à peine. Elle plaignait le malheureux, sachant ce qu’on voulait lui faire subir. Surtout, elle se disait, pensant à Henrik :
– Va-t-il réussir ?
C’était risqué. C’était fou. Mais Henrik allait tenter de délivrer le prisonnier et, partant, de provoquer la perturbation dans le monde du soleil noir.
Jusqu’au bout, ils avaient redouté qu’on les fouillât. Il n’en avait rien été. Cette formalité avait été menée à bien — croyaient les spectres d’Agoââ — quand ils s’étaient emparés des naufragés du ciel. En réalité, un des passagers avait réussi à s’emparer d’un petit objet dans la poche de l’officier mort. Cet objet avait été dissimulé aux recherches et il fallait convenir que les mornes habitants du monde stérile semblaient déjà convaincus de la conversion future et rapide de leurs prisonniers à la vie qu’ils menaient tous. Aussi ne se méfiaient-ils guère, la révolte de l’audacieux qui avait voulu sauver un astronef en péril étant considérée comme un cas isolé et insolite.
Ce petit objet, Henrik l’avait emporté, d’accord avec celui qui avait réussi à le garder, à toutes fins utiles.
Il avait quitté la prison sans savoir comment il s’en servirait. À présent qu’il savait quel était le mode d’exécution capitale, il en mesurait l’utilité possible.
Un geste… Rien qu’un geste… Et il faudrait profiter de ce qui s’ensuivrait.
Il examinait le bassin. Les bizarres animaux de pierre l’emplissaient et des tourbillons, aux extrémités, attestaient l’existence de vidoirs par canalisations. Ce qu’allait tenter Henrik n’avait peut-être aucun sens. Mais Wilma était d’accord. S’ils manquaient leur coup, on les tuerait sur place ou seraient tués par le geste même de Henrik. Mais il était admis que tout valait mieux que le sort que leur réservait le roi d’Agoââ.
C’était, pour eux deux, un cas bien étrange. Maintenant, plutôt que de s’unir, eux qui s’adoraient, ils préféraient mourir. Mais Wilma ne voulait pas de l’amour de ce spectre de Henrik, et Henrik se refusait à prendre dans ses bras l’horrible fantôme de Wilma.
Un des hommes masqués, que rien ne distinguait des autres, se dirigea vers le tableau et commença à déplacer des manettes.
Un grand silence se fit dans la cour. On n’entendait plus que le bruit de l’eau. Si cette onde était noire, du moins les cascades chantaient-elles comme dans tous les univers.
On ne voyait pas les réactions du patient, le masque s’y opposant.
Mais il était vraisemblable que, déjà, il devait ressentir les symptômes initiaux de l’électrocution, sous forme de ces premiers fourmillements qui sont désagréables, sans plus, mais préludent à des souffrances infiniment plus cruelles.
Wilma, malgré son talent artistique, ne savait guère jouer la comédie dans la vie. Si elle eût été en temps normal, à visage découvert, sans doute eût-on pu lire l’émotion croissante qui la dévorait. Du moins, dans ce monde infernal, chacun pouvait-il garder pour soi ses sentiments.
Henrik paraissait impassible, lui aussi. Mais, insensiblement, il avait tiré le petit objet de sa poche.
Il guettait le moment propice, se demandant ce que cela pourrait bien provoquer, et comment il profiterait de la situation ainsi créée.
Et puis il comprit qu’il ne faudrait pas trop tarder.
Parce que, après tout, la situation était désespérée. Le geste qu’il se préparait à accomplir, c’était presque un suicide. Non seulement pour lui, mais aussi pour Wilma. Elle lui avait dit, durant la nuit, avec netteté :
– Je suis prête à mourir avec toi… Puisque la Providence a permis que nous possédions cette arme, sers-t’en… Et nous verrons bien…
Le supplicié commençait à s’agiter. Si les crispations de son visage échappaient aux assistants, on voyait son corps agité de soubresauts, et en dépit des liens qui le retenaient au poteau, il était aisé de constater que ses membres se contractaient.
Sans doute n’en était-il encore qu’au stade initial, alors que cette masse d’eau électrisée provoquait en lui le début de ce malaise qui irait graduellement jusqu’à la mort.
« Tu souffres, ami… tu souffres… pensait Henrik. Mais il me semble que je dois attendre encore… oui… car je pense… »
Une idée le traversait. Jusqu’alors il était prêt à un mouvement quelconque, à une révolte de principe, en utilisant l’arme échappée au naufrage de la soucoupe.
Brusquement, il réalisait quel effet cela pouvait produire sur les assistants. Car ce serait presque catastrophique pour eux, si Henrik attendait que l’eau fût fortement saturée de courant électrique.
Il tourna légèrement la tête, pour repérer l’ensemble de l’assistance. Il vit le roi, assis, très près du bassin, et contemplant la lente montée de la mort électrique sur celui qui l’avait trahi. Il vit ses sbires alentour.
Wilma et lui étaient un peu en retrait. Plus éloignés du bassin, ce qui était un élément favorable.
Henrik regardait le malheureux garçon qui se tordait maintenant, et un gémissement leur parvint, une sorte de rire crispé, produit chez le patient par l’infernal chatouillement qui devait lui parcourir tout le corps.
« Attendez, masques d’enfer, pensa Henrik, vous allez pouvoir apprécier ce qu’il subit… Chacun son tour… »
Il calculait soigneusement, en pensée, l’endroit du bassin où il devait jeter le petit objet redoutable.
Wilma sanglotait, il l’entendait. Car elle ne pouvait plus supporter les plaintes de l’homme torturé par l’eau, merveilleux conducteur du courant qui allait le submerger, par ce procédé infernal, du courant mortel.
– Henrik… râla Wilma.
Il ne réfléchit plus. Il comprenait qu’elle souffrait mille morts, tant elle était sensible et bonne, et entendait les râles du malheureux. Et Henrik se disait aussi qu’il ne faudrait plus attendre, sinon le supplicié risquait de périr électrocuté, le bourreau augmentant sans cesse le voltage.
Le cri douloureux de la jeune femme le décida. Brusquement, il bouscula ses plus proches gardiens, allongea le bras et projeta l’objet dans le bassin, visant très exactement derrière le poteau où se tenait attachée la victime, juste devant le roi et le gros de sa troupe.
Le résultat ne se fit pas attendre. Les hommes masqués n’avaient pas eu le temps de réagir.
Un tourbillon naquit dans le bassin. Une immense gerbe d’eau fut projetée hors de la piscine, avec une telle violence que celle-ci fut vidée d’un seul coup.
Le roi, ses gardes, ses proches, et la majorité de ceux qui se tenaient de ce côté furent inondés.
Mais des hurlements éclataient et aussitôt Henrik, qui s’était jeté en arrière en entraînant Wilma, ne recevant à cette distance que quelques éclaboussures, assista à un spectacle effarant.
Tous les hommes masqués se tordaient, se roulaient au sol, où quelques-uns demeuraient sans mouvement. Criant, gémissant, saisis d’une sorte d’hystérie, beaucoup paraissaient spontanément devenus épileptiques.
Henrik avait jeté dans le bassin une sorte de grenade minuscule, d’une puissance exceptionnelle. Il avait eu tout d’abord le dessein de tuer le roi et d’essayer de profiter de la perturbation ainsi créée.
Mais, en assistant au supplice, il avait eu l’idée d’utiliser la formidable masse d’eau électrisée. Et le torrent projeté sur les groupes situés alentour avait immédiatement atteint tous les personnages en leur apportant la formidable force électrique.
Si la victime, déjà à demi inconsciente, avait pu subir lentement le supplice, luttant de toute sa résistance morale comme un homme qui sent venir le danger, les autres, surpris, ahuris de cette pluie de feu électrique, étaient tous incapables de réagir avant plusieurs minutes.
Mais Henrik se battait. Sur les quatre gardes qui entouraient les deux comédiens, un seul avait été vraiment commotionné comme l’ensemble des assistants. Henrik en avait aussitôt assommé un autre. Les deux derniers s’étaient jetés sur lui avec ensemble, sans comprendre encore ce qui s’était passé, sinon que c’était leur prisonnier qui était responsable de cette singulière catastrophe.
Henrik et ses deux assaillants roulèrent à terre parmi les groupes de corps qu’agitaient des contractions galvaniques. En effet, le sol mouillé continuait à être électrisé, le courant étant toujours fourni par les piles et, d’ailleurs, les monstres de pierre crachant encore.
À l’endroit où Henrik et les deux hommes se battaient, le terrain demeurait sec, si bien qu’ils agissaient normalement. Le jeune homme put croire qu’il allait succomber, en dépit de sa force. Mais, tout à coup, un des assaillants flancha et cessa de frapper. Henrik, d’un effort, envoya l’autre rouler dans une flaque d’eau où, aussitôt, il se mit à se débattre comme une grenouille piquée par des électrodes.
Henrik se releva et vit que Wilma tenait à la main un pistolet paralysant. Elle l’avait arraché à la ceinture d’un des gardes et s’en était servie pour délivrer son ami.
– Wilma… Il faut fuir… Dans quelques instants… ils vont se reprendre.
– Et lui ? dit-elle en désignant le supplicié.
– J’y pense. On va l’arracher à cette horreur…
À son tour, et avec précaution, mais ses gants l’aidaient dans cette tâche, formant isolants, il emprunta deux pistolets paralysants à des hommes qui se tordaient au sol, incapables maintenant les uns et les autres de s’arracher au contact électrique qui les parcourait tous.
Il fallait aller chercher le supplicié. Ce n’était pas un mince travail, l’eau recommençant déjà à emplir le bassin et étant, naturellement, toujours parcourue d’ondes électriques.
Bondir à la place du bourreau, couper le courant ? C’était délivrer du même coup le roi et toute son équipe.
À travers la cour, on ne voyait que ces corps contractés, tressautants, pantins stupides et disloqués. Des gémissements montaient, des rires nerveux qui faisaient mal, des cris atroces. L’eau du bassin avait plus ou moins atteint les assistants et dans la panique qui avait suivi, il leur avait suffi aux uns et aux autres de se toucher pour être parcourus à leur tour du terrible courant. Roulant au sol, touchant l’eau, ils subissaient ses effets de façon irrésistible.
Wilma et Henrik étaient affolés. Perdre du temps ? Dans quelques minutes d’autres viendraient, la situation serait intenable.
C’est ce qui arriva. Plusieurs hommes accoururent, ne comprenant rien à ce drame extraordinaire. Les premiers, dès qu’ils voulurent secourir les victimes de l’aventure, se mirent à leur tour à bondir sur place, à sursauter, voire à tomber et, pris dans l’infernale toile d’araignée, subirent à leur tour le même sort étrange.
D’autres, plus subtils, reculaient, devinant qu’il s’agissait d’un phénomène électrique. Et l’un d’eux, de loin, voyant que Wilma et Henrik, finalement demeuraient seuls debout, comprit qu’ils étaient pour quelque chose dans tout cela.
Braquant son tube à rayon paralysant, il leur cria de se rendre.
Henrik, immédiatement, riposta en lui envoyant de sa propre arme une bordée de rayons. L’homme tomba, et son corps neutralisé fut saisi à son tour dans le cercle électrique.
Mais d’autres encore tiraient vers les jeunes gens. Non seulement avec les rayons paralysants, mais aussi avec des pistolets thermiques, dont le jet de feu ne pardonnait guère. Henrik n’avait eu que le temps de se jeter à terre en entraînant Wilma.
La cour inondée en partie les sauvait provisoirement, les hommes masqués valides ne pouvant passer, et comprenant que l’eau était dangereuse en électrisant tout ce monde.
L’un d’eux pensa enfin à couper le courant. Il se dirigea vers le poste, du bourreau où le préposé, inondé lui aussi par la trombe, avait fini par rouler au sol, immobile, mort peut-être.
Mais, ne pouvant approcher des manettes sans danger, il imagina de lancer un câble ramassé dans quelque coin de la cour, grossier lasso qui coinça en effet la manette.
Henrik vit le danger :
– S’il coupe le courant, ils seront délivrés et nous sommes perdus !…
Il braqua son paralysant et, comme l’homme avait réussi à capter la manette du tableau et allait tirer, Henrik l’atteignit au rayon.
L’homme chancela, fit un mouvement brusque avant de tomber. Si bien qu’il obtint l’effet contraire.
Une formidable décharge électrique jaillit. Le tableau parut exploser dans un tourbillon d’étincelles.
Le courant passa, à un voltage formidable, avant la destruction totale de l’installation de mort. Tous ceux qui, dans la cour, se trouvaient encore sur le sol mouillé où aux abords du bassin furent foudroyés d’un seul coup.
Le roi et le supplicié, et tous les autres, s’immobilisèrent à jamais.
Et c’était épouvantable, après la danse infernale des hommes touchés par le courant, qui souffraient depuis plusieurs minutes et s’agitaient malgré eux, que de les voir, tout à coup, immobiles, encore crispés dans les postures tétaniques que leur avait infligées l’électricité mortelle, mais désormais privés de mouvement pour l’éternité.
Un souffle d’horreur passa sur les survivants. Ils reculèrent, et on voyait tous ces masques qui s’agitaient, sans rien exprimer par les traits. Les gestes, du moins, étaient éloquents et démontraient l’incroyable terreur qui s’emparait d’eux.
– Henrik… notre pauvre ami est mort !… Ces mots rendirent un peu de sang-froid à Henrik :
– Oui… Nous ne pouvons plus rien pour lui… Mais nous pouvons encore en sortir… Garde le tube à rayons… et abats qui te barre la route… Viens…
Profitant de la panique, au hasard, ils quittèrent la cour, s’élancèrent à travers le palais noir…
CHAPITRE IV
Un ciel éternellement gris où roulait un soleil noir, un crépuscule d’une incroyable tristesse, aux tons déliquescents et malpropres, enfin une nuit blême, aussi lumineuse que ce qui se prétendait le jour, avec le piquetage sombre des étoiles, le tout au-dessus d’un monde décoloré, délavé, où les arbres ignoraient l’enchantement smaragdin, où les animaux, mammifères et oiseaux, étaient gris, blancs ou noirs, où les fleurs n’étaient, elles aussi, que des corolles blafardes et des pétales de lividité.
C’était dans ce monde affreux que, depuis des jours, vivait, tels des sauvages, un couple dont la beauté, la fraîcheur, la jeunesse avaient fait rêver le peuple de cent planètes.
Wilma et Henrik s’étaient réfugiés dans la forêt sauvage où, par bonheur, les représentant de la faune paraissaient inoffensifs.
Ils avaient pu s’évader de façon relativement aisée. Après la fantastique aventure du palais noir et l’électrocution du roi et d’une partie de ses sbires, les deux jeunes gens, n’ayant plus rien à perdre, s’étaient risqués dans les méandres des couloirs de la vétuste habitation.
Dans le tumulte et l’incroyable perturbation qui avaient suivi la révolte de Henrik, ils avaient pratiquement échappé à la surveillance, tant les hommes masqués paraissaient en émoi. Mais, à deux reprises, ils s’étaient heurtés à des groupes plus policés, plus maîtres d’eux-mêmes.
Là, comprenant qu’un combat ne saurait tourner à leur avantage, ils avaient agi sans retard. Les pistolets paralysants faisaient du bon travail. Sans attendre, sans provocation et naturellement sans sommation, Henrik et la courageuse Wilma tiraient.
Chaque fois ils abattaient quatre, cinq hommes à la fois. Ils n’avaient guère de remords à avoir, l’action du rayon étant limitée à une heure environ. Alors, les victimes s’animeraient, se détendraient, se relèveraient, indemnes, sinon un peu engourdies.
Ils avaient réussi les deux attaques, gagné enfin les abords du palais et là, après avoir neutralisé par le même système deux gardiens, ils s’étaient élancés dans une électrauto.
Alors, après une course effrénée à travers la ville où la panique semblait gagner, ils s’étaient élancés vers les plaines. Ils ne connaissaient pas la cité et n’avaient pu, comme ils l’auraient souhaité, retourner à la prison, pour tenter de délivrer les autres naufragés.
Fuir, il fallait fuir, quitter cette cité de cauchemar.
Wilma s’étonnait elle-même du sang-froid qu’elle avait montré. Certes, elle était loin de la star charmante, mais quelquefois un peu capricieuse, qui imposait ses volontés au metteur en scène, à l’auteur, à ses partenaires et aux techniciens, voire aux journalistes et aux téléspectateurs.
Transformé en créature spectrale, le Sphinx blond, désormais astreint à porter le sinistre masque blafard d’Agoââ, avait bataillé comme un homme et une métamorphose extraordinaire s’était opérée en son âme.
Il lui semblait que, plus que jamais, elle était attachée à Henrik.
Et pourtant, avec une mélancolie infinie, elle se disait que, pour rien au monde, elle ne consentirait à lui accorder un baiser. Ils étaient désormais l’un et l’autre, deux monstres, et leur union devenait impossible.
Pourtant, ils luttaient. Ils luttaient au nom de ce désespoir qui, au fond des cœurs ardents, n’est jamais que l’écrin du dernier joyau, de la suprême parcelle d’espérance. C’est ainsi qu’après avoir franchi les limites de la cité en tirant encore sur les hommes masqués veillant près des remparts, ils s’étaient élancés à corps perdu à travers les sinistres plaines d’Agoââ.
L’électrauto atteignant des vitesses folles en dépit du mauvais état des pistes, ils avaient ainsi filé au hasard pendant plusieurs heures et, à la tombée du jour, pouvant penser qu’on ne les poursuivait pas ou tout au moins qu’on ne retrouvait pas leur trace, ils s’étaient réfugiés dans une forêt, une de ces forêts plantées d’arbres livides, dont la contemplation rendait triste à mourir.
– Je comprends, avait dit Henrik, que ceux qui vivent ici, au bout d’un certain temps, pensent ne plus jamais pouvoir repartir, et ne songent qu’avec haine aux autres vivants, qui jouissent des planètes accueillantes de la galaxie…
Wilma eût voulu se blottir, comme autrefois, contre la poitrine de Henrik.
Mais ce geste ne lui était plus dicté par sa spontanéité :
– Crois-tu que nous pourrons vivre ici ?
– Il me semble… Il y a de l’eau… il y a des fruits, des racines en abondance, bien que tout cela soit sans couleur et sans joie… Mais cela vit…Enfin il y a des œufs dans les nids, des animaux à la chair peut-être comestible… Ma Wilma… Nous allons jouer aux Robinsons…
– Mais cela ne peut durer éternellement…
– Non, certes… Pourtant, nous vivrons… et nous nous sommes enfuis… Nous lutterons encore… D’ailleurs, dans la cité d’Agoââ, d’autres événements auront lieu… le roi n’est plus… et cela changera bien des choses…
Courageusement, ils s’étaient mis au travail, après avoir soigneusement dissimulé l’auto dans des feuillages. Henrik aurait voulu plaisanter, mais, sous le soleil noir, la gaieté semblait éteinte dans le cœur de l’homme.
Pourtant, tel un primitif, il lutta pour la vie et eut tout de même la joie quasi sauvage de constater que Wilma, une Wilma métamorphosée, s’acharnait à le seconder.
Ils chassèrent, ils grattèrent le sol pour lui arracher ses racines, ils escaladèrent des arbres immenses, au péril de leur vie, pour cueillir des fruits étranges, sans grande saveur, mais qui les nourrirent.
Sans les rayons d’un astre normal, tout était sans goût, sans sucre, amer ou fade. Du moins cette végétation était-elle cependant riche en vitamines et cela leur suffisait.
L’avenir ? Ils n’osaient y penser. Loin du monde, perdus dans la nébuleuse livide, les deux vedettes de Télé-Astres pouvaient s’interroger de ce qui les attendait. Mais pour l’instant un seul objectif était le leur : vivre, résister à tout prix.
On ne parut pas les rechercher dans les jours qui suivirent. Ils s’étaient préparés à la lutte, d’ailleurs, et dormaient dans des abris qu’ils avaient grossièrement installés dans les arbres, pour éviter les surprises.
Ils dormaient séparés et toute tendresse semblait réduite, entre eux, à un mot, à un geste. Leurs mains ne se touchaient jamais plus et s’ils se regardaient, ils ne voyaient, l’un et l’autre, qu’un masque grossier, impersonnel, semblable à des milliers d’autres, recouvrant les traits radioscopiques de tout un peuple maudit.
Wilma, comme Henrik, de son côté, pouvait penser, aux moments d’insomnie, qu’il était bien compréhensible que, sur Agoââ la damnée, aucun enfant ne puisse jamais naître depuis la disparition de la race autochtone. L’amour était mort à jamais pour tous ceux qui, nés sous les glorieux soleils constituant la galaxie, ne savaient aimer que sous les astres brûlants ou dans les nuits tièdes et veloutés qui les complétaient.
Mais, cependant, ils vivaient. Ils survivaient.
Cela ne pouvait durer et Henrik, constatant avec satisfaction qu’ils se portaient fort bien l’un et l’autre, hors de la mélancolie qui les dominait, proposa de se risquer hors de la forêt. Wilma accepta, elle acceptait tout, elle risquait tout.
Quand elle se livrait à ses ablutions, dans un ruisseau, loin de Henrik, elle retirait ses gants, et son masque. Dans le reflet de l’eau, elle pouvait voir son hideux visage avec le crâne apparent et c’était le supplice qui recommençait pour le Sphinx blond. Vivement, elle se recouvrait, et pendant des heures, elle travaillait avec acharnement, meurtrissant ses doigts délicats, mais sans parler, épouvantée de ce rappel de leur infortune, de leur situation dans cet univers d’horreur.
Un soir, ils sortirent de la forêt, explorèrent les alentours. Ils ne trouvèrent rien, c’était un désert sauvage. Le lendemain, ils récidivèrent, cette fois avec l’électrauto. Ils allèrent un peu plus loin et constatèrent qu’ils devaient être très éloignés d’Agoââ-ville.
La troisième nuit, allant plus loin encore, ils repérèrent à l’horizon une noire clarté. Ils se risquèrent et finirent par découvrir une des tours antiques, surplombée d’une sorte de gigantesque radar.
– Un poste… Si nous pouvions l’atteindre…
Deux jours encore. Ils s’enhardirent, dissimulèrent l’électrauto dans un mouvement de terrain et, bien armés, se dirigèrent, dans la nuit blanche, vers la tour. Ils constatèrent bientôt que plusieurs hommes s’y trouvaient et qu’on s’agitait autour des appareils.
Maintenant, la crainte semblait bannie de leurs cœurs.
Si c’était peu surprenant de la part du vigoureux et sportif Henrik Smol, il fallait reconnaître que le Sphinx blond agissait désormais avec le sang-froid, la précision et l’audace d’un soldat de commando.
C’est ainsi que, munis de pistolets paralysants et de poignards, ils réussirent à se glisser dans la tour-radio.
Certes, on ne pensait pas à eux, ni à personne. Les hommes qui vivaient là, au nombre d’une dizaine, masqués et gantés comme il se devait, se croyaient bien isolés. Sur Agoââ, la race indigène était éteinte et ceux qui subsistaient, tous venus des autres mondes, ne connaissaient aucun être vivant de race humaine en dehors de la cité ou des autres postes.
Wilma et Henrik, dissimulés dans les anfractuosités des formidables murs en partie effondrés ou lézardés, réussirent à se rapprocher des salles ancestrales converties en centrales radio, télé ou radar. Les appareils les plus modernes y avaient été établis, arrachés aux astronefs sinistrés.
Dans le rejaillissement d’étincelles noires, on voyait, sur des écrans de contrôle, le serpent tressautant des cathodes, comme un sillon blafard. Et aussi, sur d’autres surfaces planes, les reflets de l’univers qui parvenaient par le truchement des ondes.
Ils observèrent longuement, tapis dans une crevasse de la puissante muraille, protégés surtout par l’impression de sûreté qui était celle des monstres d’Agoââ.
Et c’est ainsi que, soit écoutant, soit se risquant à regarder ce que reflétaient les écrans, ils apprirent petit à petit ce qui se passait sur la planète.
Dans la cité, on se disputait pour élire un nouveau roi. On ne semblait guère se préoccuper des deux fugitifs que, peut-être, on croyait morts dans les plaines.
Mais un fait nouveau, insolite, accaparait présentement l’attention et l’intérêt de cette populace fielleuse, de ces cœurs haineux, de ces révoltés qui ne songeaient qu’à faire naufrager les astronefs de leurs frères humains perdus dans l’espace.
Un navire avait été signalé, se dirigeant tout droit vers la nébuleuse livide. Bien entendu, on avait aussitôt envoyé les messages de détresse, on avait cherché à apitoyer ces inconnus pour mieux les perdre.
Aucune réponse n’avait été perçue. Mais ce qui était incontestable, c’était que le navire en question, cosmonef de petite taille, sans doute un aviso de reconnaissance, n’avait pas dévié de sa route. Pour la première fois dans l’histoire, il fonçait vers la nébuleuse, puis vers Agoââ, comme s’il connaissait parfaitement sa route. Il avait été saisi dans l’hyperpesanteur qu’engendraient les flux de gravitons et s’était rapproché de la terre damnée.
Là encore, il n’avait nullement répondu aux appels réitérés des postes des hommes-spectres. Et, à un certain moment, on l’avait perdu de vue, il avait échappé aux radars et aux sonoradars, comme s’il filait de l’autre côté de l’horizon, sans doute pour se poser sur l’hémisphère antipode d’Agoââ.
Depuis, on s’interrogeait. C’était peu compréhensible. Jusqu’alors, sans exception, les astronefs arrivants ayant pris contact avec les postes de la planète et, dirigés perfidement vers le cimetière, y avaient tous percuté avec plus ou moins de dommage, grâce au machiavélisme des abominables habitants.
Certes, un tel état de fait pouvait ulcérer davantage encore, si cela était possible, les âmes gangrenées de ceux qui pensaient ne jamais s’échapper de cet enfer de lumière inversée ; c’était, pour Wilma, pour Henrik, qui en étaient encore au stade de la lutte, un de ces faits inconnus au sens non révélé, mais qui laissent toujours supposer qu’il va se passer « quelque chose » d’heureux, de favorable…
Henrik le pensa, et Wilma conçut semblable idée. Leurs masques se tournèrent l’un vers l’autre, quand ils eurent entendu un rapport très détaillé prononcé, sur l’écran de télé, par un homme-spectre qui, vraisemblablement, parlait depuis le palais noir, cerveau de la planète.
Et, cette fois, spontanément, les deux jeunes gens se prirent la main, à travers les gants maculés qui dissimulaient leurs phalanges translucides.
Geste anodin, qui eut pour effet, dans le bastion lézardé, de déplacer un petit caillou qui roula et vint tomber dans la salle immense où s’élevaient les postes, et les appareils, les génératrices et les piles.
Un homme masqué tourna la tête. Un autre suivit son mouvement et jeta un cri.
Henrik, déjà, dégringolait, suivi de près par Wilma, il levait son tube à rayons et abattait le premier spectre qui se dressait. Mais le second réagissait, braquant, non un tube à rayons, lui, mais un pistolet à inframauve, arme redoutable, dont le jet fulgurant ne pardonnait guère.
Henrik et Wilma n’eurent que le temps de se jeter derrière un des postes les plus proches. Ils entendirent fuser le métal par l’incroyable chaleur dégagée qui provoqua la désintégration. Ils se courbèrent, coururent ainsi à travers la pièce, se précipitèrent dans un escalier en colimaçon qui descendait à l’étage inférieur.
En route ils se heurtèrent à trois hommes-spectres qui accouraient, alertés par le vacarme.
Henrik, dont les forces se décuplaient depuis ce retour à la vie sauvage, en agrafa deux et les précipita l’un contre l’autre à toute volée tandis que Wilma, froidement, paralysait le troisième. Ils passèrent sur les corps inertes, coururent au-dehors de la tour.
Autour d’eux, des jets d’inframauve pleuvaient déjà. Des étages de la tour, on les canardait. Mais ils réussirent à s’enfuir.
Ils coururent, comme des fous, à travers la plaine, s’écorchèrent les pieds et les mains, tombèrent souvent, s’épuisèrent, s’essoufflèrent…
Henrik devait soutenir Wilma, qui luttait plus encore contre elle-même, contre sa faiblesse, que contre les événements. Finalement, ils rejoignirent l’électrauto.
Ils s’étonnaient de ne pas être poursuivis. Mais ce répit fut de courte durée. Sur l’horizon blême, alors qu’ils s’éloignaient rapidement des parages de la tour radio, ils virent poindre, montant dans le ciel, un petit engin ovoïde doué d’une vitesse insensée, et extrêmement maniable.
– Un cigare volant, râla Henrik. Sans doute originaire de Bételgeuse, comme on en a vu autrefois sur la Terre… Ce sont des petits astronefs miniatures, mais ils font du surplace à volonté, et vont à des vitesses…
Déjà, le cigare les avait repérés. Il fonça vers eux. L’électrauto courait à une vitesse folle à travers la plaine. Ils étaient trop loin des forêts pour se cacher et Wilma hurla :
– Va toujours !… Va !… qu’ils nous bombardent, qu’ils nous désintègrent… Peu importe !… Mais ne pas retomber entre leurs mains…
Elle pensait à la piscine d’épouvante, au bain d’électrolyse, aux supplices hideux que ces désaxés savaient inventer. Le Sphinx blond préférait mourir.
Henrik lança l’électrauto au maximum. Parmi des monts escarpés, ils crurent un moment avoir échappé aux vues aériennes mais, alors qu’ils filaient de nouveau, à trois cents à l’heure, vers une plaine, l’engin reparut dans le ciel, les surplomba. Une voix, dans un micro, leur criait quelque chose, mais ils ne s’en souciaient guère.
L’électrauto, sur ces pistes caillouteuses, finit par percuter et dut stopper, avariée. Ils sautèrent à terre, se saisirent encore une fois par la main, coururent au hasard vers des monticules aux formes bizarres qu’ils apercevaient devant eux.
Le cigare volant s’immobilisa au-dessus de l’électrauto. Un rayon livide en sortit, atteignit la voiture avariée.
Et il n’y eut plus d’électrauto, elle avait été désintégrée.
Les deux jeunes gens, courant à travers les étranges monticules s’arrêtèrent soudain, reconnaissant l’endroit bizarre où la destinée les avait ramenés.
– Le cimetière des astronefs !…
C’était vrai. Autour d’eux, cosmonefs et avisos, soucoupes et satellites propulsés, plates-formes intersidérales, fusées et tous autres engins conçus pour les voyages interspatiaux étaient venus finir misérablement sous ce ciel de mort, dans un océan de rouille.
Ils se sentaient traqués. Henrik entraîna sa compagne, à bout de forces, dans une immense carène. Ils s’y engouffrèrent, s’y perdirent, délogeant des animaux inconnus qui fuyaient dans les ténèbres fluorescentes.
Des échos mystérieux résonnaient, dans la grande carcasse du navire du ciel, venu mourir ici depuis longtemps, et que ces intrus semblaient profaner.
Enfin, ils se tapirent dans une ancienne cale, sous des machines effondrées depuis des lustres. Et là, retenant leur souffle, ils attendirent.
Quoi ? Ils ne savaient. Mais ils se croyaient provisoirement sauvés.
Seulement ils entendirent le sifflement caractéristique du cigare volant qui surplombait le cimetière. Et la voix cria, dans le micro :
– Vous êtes repérés… Nous savons que vous êtes là… Rendez-vous, sinon nous désintégrerons tout le cimetière, toutes les épaves les unes après les autres si c’est nécessaire… Et au sonoradar, nous vous trouverons…
Ils frémirent. Mais ils ne bougèrent pas. Ils ne pouvaient plus. Ils se sentaient incapables de réagir.
Ils entendirent encore le bruit du métal en fusion spontanée. Les terribles rayons trouaient les carcasses d’astronefs un peu au hasard, pour intimider les fugitifs. Et puis il y eut une vibration subtile, qui leur fit mal, et qui se déplaçait à travers le cimetière. Ils l’entendaient, proche, puis lointaine, se rapprochant et s’éloignant petit à petit.
Avec un compteur à sonoradar, on les cherchait.
De temps à autre, on ponctuait les coups de sonde d’un envoi d’inframauve. Une portion de carène vétuste éclatait alors, ou se fendait sur toute sa longueur.
Perdus dans l’ombre de la cale, suant d’angoisse, mais glacés d’épouvanté, prêts à se battre une dernière fois s’il le fallait, et s’ils en trouvaient la force, Henrik et Wilma, main dans la main malgré leur répugnance, entendaient le sonoradar vibrant qui se rapprochait, qui tournait autour d’eux comme un rapace autour de sa proie, qui les localisait petit à petit, qui allait les livrer, vivants ou morts, à la vindicte des hommes-spectres…
CHAPITRE V
Un trait de feu, décoloré, blafard, mais vif et acéré comme un javelot, troua la carène de l’antique épave.
Tout en actionnant le sonoradar, dont les indications circonscrivaient petit à petit les fugitifs, les hommes masqués d’Agoââ, de temps à autre, pour intimider ceux qu’ils recherchaient, envoyaient une bordée d’inframauve.
Le jet thermique, bien que virant au livide dans cette atmosphère où la lumière avait perdu tout son sens, n’en était pas moins virulent. Il trouait les carènes d’acier, il agissait selon un rayon que le tireur pouvait régler à volonté.
Wilma et Henrik, qui retenaient leur respiration, virent cette flamme de mort qui passait au-dessus de leurs têtes, après avoir pratiqué un trou minuscule dans la carène, et allait perforer, de l’autre côté de la cale, une turbine morte depuis longtemps, qui grinça comme si le métal pouvait souffrir.
Et les sinistres vibrations du sonoradar, cherchant à travers cet océan de plaques, de poutrelles, de masses métalliques, rétrécissaient de plus en plus leur champ d’action.
Les deux comédiens, haletants, ne pouvaient plus guère espérer échapper aux spectres vivants. En effet, les ondes du sonoradar allaient immanquablement les toucher d’un moment à l’autre. Alors, sur l’écran du compteur attenant à l’appareil, le manipulateur pourrait voir s’inscrire les coordonnées situant une présence humaine, dont les radiations étaient toutes différentes de ce qui émanait du métal ou du minéral Un nouveau jet inframauve fut lancé, perforant la vieille carène qui frémit tout entière. Des fragments se détachèrent de la machinerie usée et tombèrent dans la cale. Henrik frémit en recevant un choc à l’épaule. Wilma le sentit et souffla :
– Tu es blessé ?
– Non… ce n’est rien… Tais-toi !…
Trois fois encore, un des hommes masqués, s’énervant de ne pouvoir débusquer le gibier humain, mitrailla au feu thermique l’épave du gigantesque navire abattu dans lequel s’étaient réfugiés Henrik et le Sphinx blond.
Eux, épouvantés, virent chaque fois le long trait fulgurant jaillir spontanément dans leur antre, frappant au hasard. Ils pouvaient être saisis en se trouvant sur sa trajectoire. Et les blessures ne pardonnaient guère, l’inframauve désintégrant tout sur son passage. Être transpercé par lui équivalait à l’être par le trajet d’une balle, ou d’une sagaie.
Et puis le sonoradar cessa ses oscillations, ses tâtonnements. L’homme masqué qui tenait l’appareil venait d’accrocher la radiation vivante.
Il jeta un cri bref et les autres, qui marchaient autour de lui à travers le gisement des épaves, se rapprochèrent, lurent également les coordonnées indiquées par le cadran.
Ils eurent des rires mornes, de ces rires méchants et sans joie qui étaient ceux de ces êtres privés de tout véritable sentiment humain. Ils savaient que les fuyards étaient là, dans la masse de l’ex-astronef. Ce ne serait qu’un jeu d’aller les chercher, comme des rats dans un piège.
Henrik avait compris cela, bien qu’il entendît mal le bourdonnement de voix. Wilma, près de lui, murmura :
– C’est la fin, n’est-ce pas, Henrik ?
Le jeune homme n’eut pas le courage de répondre. Que devait-il faire ?
Combattre, c’était la plus noble conclusion de leur aventure. Il répugnait au suicide mais, de toute façon, il se disait que Wilma était condamnée, elle aussi.
Et sa peine était infinie. Ils n’avaient même pas la consolation de s’étreindre une dernière fois, n’étant, l’un pour l’autre, qu’un être banal, au visage masqué pour en dissimuler l’horreur.
C’est alors qu’ils se rendirent compte que leurs ennemis tardaient bien à venir les chercher.
– N’entends-tu pas ?… Ils semblent pousser des cris de surprise… ou de terreur… que se passe-t-il ?
C’était un fait. On ne les attaquait pas. On ne mitraillait plus l’astronef désemparé et ils ne voyaient plus les javelots livides de l’inframauve, ils n’entendaient plus les oscillations saccadées du sonoradar.
Par contre, presque aussitôt, convaincus que les hommes-spectres les négligeaient, du moins provisoirement, pour quelque fait inconnu mais d’importance, ils prêtaient l’oreille, n’osant croire à ce qui leur parvenait faiblement.
– Wilma… Wilma… Mais c’est… de la musique… Ou je rêve…
– Non… c’est vrai… une mélodie… une symphonie… Je ne sais pas, mais…
C’était lointain, encore vague, mais d’une douceur, d’une suavité exceptionnelle. Et depuis des jours et des jours, perdus dans ce monde affreux, plongés dans cet océan de noirceur, de valeurs inversées, de négation et de néant, c’était bien la première fois, alors qu’ils croyaient que l’heure suprême allait sonner, que Wilma et Henrik entendaient des sons aussi harmonieux.
Les hommes masqués ne se manifestaient plus. Mais, tout à coup, au-dehors, des coups de feu résonnèrent.
– Ils tirent, dit Henrik. À l’inframauve et aussi au revolver… Sur quoi ?
Qu’est-ce qui peut bien les menacer, au point de les détourner de nous poursuivre ?
Quel sursis leur accordait la Providence ? Ils ne savaient. Mais, d’un commun accord, ils décidèrent de ne plus demeurer dans ce bain de ténèbres fluorescentes, ils quittèrent la cale et, avec prudence, ils se risquèrent jusqu’à des hublots brisés s’ouvrant dans la masse de ce qui avait été un magnifique croiseur de l’espace.
Ils voyaient, de là, en position assez élevée, une grande partie de ce qui constituait le cimetière. Devant eux, entre deux lourdes épaves écrasées, le groupe des hommes masqués était en position de combat. Tantôt l’un, tantôt l’autre, ils s’avançaient et tiraient, toujours dans la même direction.
Mais Wilma, extasiée, réprimait un cri :
– Henrik… Henrik… Est-ce possible ?… Là !… Là !…
Ils découvraient, devant les hommes masqués, une autre épave, plus petite, mais qui leur masquait l’horizon. L’ennemi inconnu des spectres se trouvait derrière cette épave. Mais les deux jeunes gens, effarés, voyaient ce qu’ils n’avaient jamais vu depuis que leur navire s’était approché de la nébuleuse livide, lors de la mémorable émission de Télé-Astres, dont ils étaient les vedettes.
Ils voyaient un halo coloré.
Au-dessus de l’épave, une sorte de grande lumière dorée, bleutée sur les bords, brillait, tranchant sur l’ensemble qui, à l’infini, n’était que grisaille ponctuée de blême et de noirâtre.
Et la mélodie inconnue, indéfinissable, mais incroyablement lénifiante, semblait émaner de cette clarté, ou tout au moins de sa source. Mais cela bougeait, venait, comme si une chose ou un être se mouvait et apportait avec lui cette lumière qui, sur Agoââ, paraissait incroyable, et ne pouvant appartenir qu’à un autre monde.
– C’est un défi aux lois de cet univers, râla Henrik. La lumière, dans cette zone, n’est plus inversée… elle redevient normale…
– Oui, dit Wilma… et comme si c’était quelque chose de merveilleux, et cela l’est, on dirait que cette lumière chante…
Les hommes-spectres avaient peur. Ils tiraient encore, mais rarement et leur groupe donnait des signes de panique. La lumière dansait doucement indiquant que l’être mystérieux se rapprochait.
– Cela vient, souffla Wilma… On va voir ce que c’est…
Un frisson délicieux parcourait Henrik. Sans savoir pourquoi, il s’était remis à espérer. Voir de la lumière, de la couleur… Il ne savait plus ce que c’était et il comprenait maintenant que tous ceux d’Agoââ ne vivaient plus que pour la haine des autres mondes galactiques.
– Wilma… Regarde !…
Les hommes-spectres s’enfuyaient, sauf un, qui voulait encore faire face et qui, un genou en terre, braquait un bazooka à inframauve, arme formidable dont les ravages étaient plus que redoutables.
La lumière, d’un seul coup, éblouit les jeunes gens, encore à leurs hublots et ce fut une débandade chez les hommes-spectres.
Sur l’épave, une forme humaine venait d’apparaître.
Un homme. Portant un scaphandre du modèle classique utilisé pour les voyages spatiaux. La cagoule complétant l’ensemble, avec les gants et les moufles, tout était irradiant, d’une blancheur très douce, un peu laiteuse, qui était d’un grand agrément à l’œil. Et cela lançait son rayonnement vers le ciel morne, vers les épaves noirâtres, sur ce sol délavé et ces plantes maigres et sans couleur qui croissaient dans le cimetière des astronefs.
On eût dit que l’homme de l’espace amenait avec lui une aura incroyablement luminescente. Et, toujours, semblant jaillir de sa personne, ou plutôt de cette armure invraisemblable, il y avait ces vibrations qui flottaient dans l’air et parvenaient jusqu’aux deux comédiens extasiés, subissant cette exceptionnelle vision sans absolument la comprendre.
Mais Wilma jetait un cri :
– Il va tirer…
Le bazooka se braquait sur l’être merveilleux. Le terrible jet de feu, non plus mince fil comme celui des pistolets, mais torrent thermique irrésistible, allait-il pulvériser, désintégrer, détruire à jamais cette créature de miracle ?
Peut-être l’exclamation effrayée de Wilma fut-elle salutaire. On vit le scaphandrier lumineux qui tournait la tête, semblait voir son ennemi et levait vivement le bras, la main en avant, comme s’il braquait lui aussi une arme. Mais il ne semblait rien tenir.
Pourtant, un rayon extraordinairement lumineux jaillit de sa paume. Un javelot d’or rutilant qui fit sauter le bazooka des mains de l’homme-spectre.
Celui-ci, désarmé, jeta un cri inhumain et s’abattit, face contre terre n’osant même plus fuir.
L’homme-miracle, lui, escaladait l’épave. Il se laissa glisser, fut sur le terrain, en plein dans le cimetière, face à la carène qui abritait encore Wilma et Henrik.
Il avançait vers le spectre, toujours prostré, qui devait mourir de terreur. Chaque pas jetait des feux étincelants et alors Wilma et Henrik découvrirent le véritable prodige.
Tout ce qui était touché par l’irradiation prenait, pendant la présence de la lumière, son véritable coloris. Ils virent ainsi jaillir du gris hideux dominant Agoââ des fragments de cockpits bleu métal, des taches de rouille, des signes tracés sur les coques et retrouvant leurs tons initiaux.
Le sol lui-même n’était plus neutre et les végétaux verdissaient au passage de la créature. Ensuite, derrière lui, quand le halo ne les touchait plus, toutes ces choses retombaient au néant luminique de la nébuleuse livide.
L’être de lumière allait se pencher sur son ennemi écrasé d’effroi quand Wilma jeta un cri :
– Qui êtes-vous ?… Venez à mon secours !…
Le scaphandrier lumineux parut très surpris. Il se tourna vivement dans la direction de l’épave et ce mouvement parut augmenter encore les sonorités délicieuses qui, incontestablement étaient émises par la clarté de sa combinaison-armure.
Il ne voyait que deux masques, semblable à tous les autres. Pourtant, il demeurait immobile, et Wilma, puis Henrik, eurent l’impression tout à coup d’une présence amie, d’une tendresse inexplicable.
Et cela vivait en eux, cela naissait dans leur pensée…
Comme si la pensée de l’inconnu miraculeux pénétrait en eux, jusque dans leur cerveau.
Brusquement, ils le virent, amenant avec lui un torrent coloré et joyeux, dans un léger murmure symphonique, qui leur tendait les bras. Pour la première fois ils entendirent sa voix :
– Wilma Dagor… Henrik Smol… Henrik hurla :
– Coqdor… Bruno Coqdor !… Mais c’est impossible…
Le chevalier de la Terre, méconnaissable sous sa cagoule, mais irradiant toujours, courait à leur rencontre. Wilma, à demi évanouie, fut emportée par Henrik, quittant les hublots et l’amenant hors de la carène sinistrée.
Ils couraient vers lui. Mais, en route, ils s’arrêtèrent. Une même pensée les traversait, un scrupule semblable stoppait leur élan.
– Non… Chevalier !… Non !… Ne nous touchez pas… Nous sommes devenus des monstres comme les autres… Nos visages sont transparents, nous ne sommes que de vivants squelettes, objets d’horreur et de mépris… C’est comme une lèpre… c’est pis encore…
Coqdor s’arrêta, les regarda tous deux. Ils semblaient abattus, malheureux, gênés de leurs propres personnes, misérables larves devant le radieux chevalier qui venait apporter cette incroyable clarté sur une planète qui n’avait jamais rien connu de semblable depuis que le monde était monde.
Alors il avança et sa voix, accompagnée en sourdine par la musique merveilleuse qui semblait émaner de son vêtement piqueté de milliers et de milliers de points lumineux, prononça, avec une douceur infinie :
– Chère Wilma… Cher Henrik… Ne craignez plus !,. Ne pleurez plus !… Votre cauchemar va prendre fin… Regardez !…
Il tendit ses mains, aux gants irradiants et, délicatement, toucha le masque de Wilma :
– Non… Chevalier !… Je suis un monstre…
– Laissez-vous faire, petite enfant…
Henrik tourna la tête, regarda.
Wilma tremblait. Elle était tombée sur les genoux, n’avait plus la force de réagir. Avec précaution, Coqdor détachait le masque. Le visage de Wilma apparut.
Henrik, cette fois, poussa un hurlement et tomba en arrière. Le choc avait été si violent qu’il s’était évanoui.
Comme une merveilleuse image colorée sur le négatif infini de cet univers de mort, il venait de revoir, intact, impeccable sous ses cheveux d’or pâle, illuminé par deux yeux incroyablement beaux, le visage galactiquement admiré de celle qui redevenait le Sphinx blond.
CHAPITRE VI
Sous la clarté amie des fanaux, Wilma et Henrik sanglotaient, aux bras l’un de l’autre, sous l’œil ému de Tsi, de l’aspirant Dino, du capitaine Alguir, du vieux Tang et de Bruno Coqdor lui-même, qui avait quitté sa cagoule blanche et avait ramené le couple à bord du petit cosmonef.
Il n’était jusqu’à Râx qui sifflait de joie et sautait autour du jeune couple, faisant fête à ceux qui lui avaient témoigné beaucoup de gentillesse au cours du premier voyage, le bourrant de friandises.
Maintenant, les jeunes gens revenaient à eux. Ils avaient éprouvé une folle émotion, une joie inconnue, quand, entraînés par Coqdor, ils avaient vu d’abord arriver un engin volant qui, celui-là, ne s’écrasait pas et n’était pas victime des naufrageurs du ciel. Mais leur bonheur avait éclaté à bord. Dans la lumière retrouvée, ils pouvaient enfin se regarder sans épouvante, s’étreindre sans répulsion, unir leurs lèvres en une caresse aux saveurs ignorées. Morts-vivants, ils retournaient à la lumière…
Et maintenant, ils voulaient savoir, ils interrogeaient.
Ce fut Tsi qui se chargea de leur expliquer.
Lancés sur la planète de feu, ils y avaient découvert les gemmes chantantes. Tsi, tout de suite, en avait deviné l’incroyable nature mais, même à l’heure actuelle, il pensait que leurs prodigieuses facultés n’étaient pas encore exploitées. Des laboratoires travaillaient déjà sur les mystérieux minéraux et les savants s’émerveillaient.
Tsi, du moins, d’accord avec Alguir et Coqdor, avait songé à s’en servir pour préparer, à la hâte, une expédition de secours pour arracher aux puits de l’espace ceux qui s’y étaient abîmés.
Ils avaient réussi à établir le contact avec un navire spatial qui était venu les chercher sur la planète aux volcans. De là, amenés sur Deneb XIX, monde civilisé le plus proche, ils avaient raconté leur étrange histoire et exhibé aux techniciens les plus qualifiés les fameuses gemmes, dont Tsi expliquait la nature, ou du moins ce qu’il en savait.
Tout de suite, l’importance exceptionnelle de cette découverte était reconnue. Mais, avant tout, il fallait penser à ceux qui étaient prisonniers de la nébuleuse livide, et dont on ne savait rien.
Alguir et ses compagnons avaient demandé la faveur de se rendre eux-mêmes au secours de leurs compagnons perdus et les autorités leur avaient bien volontiers accordé le feu vert. Un cosmonef subspatial, ultra-rapide, avait été affrété, sur les indications de Tsi. En quelques jours, on s’était préparé. Car, non seulement il importait d’armer solidement, et de façon classique, le navire qui allait se risquer dans ce monde fantastique et sans doute fertile en périls, mais encore Tsi affirmait-il qu’il était indispensable de le barder littéralement avec les gemmes enchantées de la planète flamboyante.
Entre autres, on avait mis au point une armure, faite d’un scaphandre du modèle dit d’escale, servant aux astronautes pour les reconnaissances planétaires. Tsi l’avait fait entièrement recouvrir avec une pulvérisation extraite des gemmes. Ainsi le chevalier Coqdor avait pu apparaître aux deux jeunes gens dans ce costume extraordinaire, dont le rayonnement produisait des effets variés.
– Je pense, expliquait Tsi, que nous frôlons la vérité… La nature a engendré, sur une planète arrivée à un état de réchauffement peu ordinaire, un composé fait de carbone ultra-pur et d’éléments que les laboratoires n’ont pu encore déterminer… Quoi qu’il en soit, l’ensemble, même à l’état brut, est capable de décomposer la lumière, comme tout prisme normal. De surcroît, il décompose les sons… J’en suis arrivé à penser — et les premiers essais en cyclotron m’ont donné raison en principe — qu’il y avait là une matière comprenant, dans sa construction moléculaire, un élément inédit, soit une particule inconnue, infinitésimale, plus petite sans doute que le neutrino… C’est — enfin, ce doit être — cette particule qui agit sur toutes les particules… Alors que le neutrino les traverse dédaigneusement, ce petit élément mystérieux, lui, s’y allie, en touche la contexture intime, et produit, Dieu sait pourquoi, une sorte de régulation, créant une harmonie dans tout ce qui paraît déréglé…
Tsi, du geste, montra aux jeunes gens des fanaux dont la lumière extrêmement douce irradiait des angles de la cabine où ils avaient été transportés et soignés :
– Notre cosmonef est éclairé, non au néon magnétisé, mais avec des réflecteurs. Un foyer électrique excite une gemme, et c’est cette clarté qui nous enveloppe… Écoutez… en permanence le cosmonef vibre doucement… N’entendez-vous pas ?…
– Oui, dit Wilma… C’est merveilleux…
– À l’état statique, c’est infime… Mais les moindres vibrations déclenchent une sonorité plus puissante… Notre ami Coqdor, revêtu d’une combinaison où les particules se trouvent par myriades, ne saurait marcher qu’en produisant à chaque pas, à chaque mouvement, un véritable flux musical…
– C’est merveilleux, s’extasia Henrik. Et je retrouve Wilma…
– Vous avez revu son visage dans les radiations produites autour du chevalier… Car dans le monde de la lumière inversée, les prismes mystérieux régularisent les photons perturbés, leur rendant leur vraie nature. Si bien que cela combat l’impression négative de cet univers désaxé et lui rend son équilibre…
Il expliqua que les rayons émis par les gemmes avaient été baptisés par lui « ultra-rouges ». Certes, ni lui ni aucun savant n’en comprenaient encore la véritable nature. Mais, ajouta Tsi, savons-nous seulement ce qu’est l’électricité ?
Wilma et Henrik, cependant, pressés de questions, disaient tout ce qu’ils savaient sur Agoââ et son peuple de désespérés, les naufrageurs du ciel.
– Comment leur avez-vous échappé ? demanda Henrik.
– Toujours grâce aux ultra-rouges… Notre navire s’est approché de la nébuleuse livide et, tout de suite, nous avons capté les messages de détresse…
– Les misérables, ils ont recommencé, s’écrièrent les jeunes gens.
– Oui, mais dans un sens, ils nous ont rendu service… Ils nous ont évité des recherches et nous ont guidés directement vers Agoââ… Seulement en dépit de l’attraction qu’ils ont tentée contre nous, nous leur avons échappé… Et là (Tsi paraissait extasié), j’ai fait une autre découverte… Les ultra-rouges agissent aussi sur les gravitons, les particules pesantorielles, qui sont particulièrement virulentes dans cet univers et créent autour de la planète, un effet de pesanteur qui décuple le poids moléculaire.
Il y eut un instant de silence. Wilma et Henrik se regardaient avec tendresse, Les autres rêvaient au mystérieux pouvoir des prismes magiques.
Le cosmonef était reparti loin du cimetière, et loin des tours où les hommes-spectres poursuivaient leur sinistre besogne de naufrageurs.
Ils avaient fait relâche dans un lieu désertique. Mais l’équipage du cosmonef donnait l’alerte :
– Des engins volants nous menacent…
– Ce n’est pas grave, sourit Tsi… nous en viendrons aisément à bout…
Plusieurs engins sillonnaient le ciel, en effet. Les hommes masqués utilisaient toutes leurs ressources contre ces intrus qui, pour la première fois depuis que le monde était monde, arrivaient sur Agoââ sans faire naufrage, sans paraître subir l’effroyable attraction des puits de l’espace.
Des soucoupes, de petits avisos, amenés par les navires qui avaient péri, étaient encore en service et les spectres les lançaient contre ces ennemis inconnus.
Tsi donna des ordres. Des tubes-projecteurs furent braqués et des jets de lumière ultra-rouge enveloppèrent les appareils des hommes-spectres.
On vit alors leurs formes grisâtres irradier dans le ciel, retrouvant leur luminosité naturelle sous le ciel sombre et le soleil noir d’Agoââ.
Que se passa-t-il à bord ? On ne le sut, mais ce fut, parmi l’escadrille, une véritable débandade et tous les petits vaisseaux aériens s’enfuirent les uns après les autres.
– Ils ont peur… Peur parce que, pris dans l’ultra-rouge, ils se sont retrouvés eux-mêmes… Il faut profiter de leur panique…
Tout de suite, on décida d’attaquer la ville au palais noir, de délivrer les autres naufragés et, ainsi que le disait Coqdor, de sauver toute cette population de sa propre haine, de sa névrose, de son horreur…
– Revenant à la lumière, à la couleur, ils retrouveront leur équilibre moral… Ils n’auront de cesse qu’ils n’aient quitté Agoââ…
Le cosmonef reprit l’air et à une vitesse insensée, piqua vers la cité des hommes-spectres.
Entre-temps, on discutait sur les moyens d’attaque. Alguir songeait à investir la ville avec un commando d’hommes en armure, menés par Coqdor. Munis de petits projecteurs à main (tel Coqdor lors de son intervention au cimetière), ils pouvaient aisément neutraliser tous leurs ennemis. Mais le chevalier lui-même avait une autre idée :
– Il ne suffit pas de les effrayer… Il faut leur rendre l’espoir par le goût de la vie et de la beauté… Et puisque je parle de beauté…
Il se tourna vers Wilma. Bien qu’un peu amaigrie, et exprimant plus de fermeté, moins de coquetterie capricieuse qu’autrefois, la jeune femme n’en demeurait pas moins radieuse, maintenant qu’elle était à l’abri de la lumière inversée d’Agoââ.
– Belle amie… si vous y consentiez… nous pourrions provoquer, parmi les quelques centaines d’hommes et de femmes-spectres qui peuplent la cité, une impression tellement puissante qu’ils renonceraient tout de suite à utiliser leurs armes, ce qui est encore à redouter…
Coqdor parla. Tous écoutaient, attentivement. Et Wilma se leva, s’avança, les mains tendues, vers le chevalier :
– Merci, cher Bruno… Oui, vous avez raison… et je vais jouer là le plus joli rôle de ma carrière…
Henrik la regardait, éperdu d’admiration autant pour son courage que pour sa beauté…
Une certaine effervescence se manifestait dans la ville noire. Sous le sombre soleil, les hommes masqués s’agitaient. Les tours avaient expédié des messages inquiétants depuis l’arrivée du cosmonef qui échappait au toboggan des puits de l’espace et avait prétendu aller se poser où bon semblait à son commandant. De plus, l’aventure des poursuivants de Wilma et de Henrik dans le cimetière des astronefs venait de se répandre à travers la population.
Enfin, aux dernières nouvelles, on apprenait, par les équipages des engins envoyés à la recherche du navire mystérieux, que ce dernier émettait des rayons qui opéraient une incroyable métamorphose sur les choses et les êtres.
Dans la cité, on discutait ferme. Jamais depuis longtemps les spectres n’avaient éprouvé telle émotion. Sortant de leur vie morne, stagnante, cruelle, ils se passionnaient, refusant de croire à ce qui s’était passé, accusant leurs envoyés d’imposture, de maladresse, voire d’hallucinations.
Tous avaient quitté leurs masures, et ceux qui, au palais noir, se disputaient depuis des jours et des jours pour obtenir la succession du roi, se joignaient aux autres. Ce monde stérile, sans joie, sans un enfant dans ses rangs, ce monde où hommes et femmes se cachaient les uns aux autres sous leurs masques, ce monde où les sexes neutralisés laissaient les êtres dans une froideur monstrueuse, ce monde retrouvait brusquement le sens de la discussion passionnée.
Masques et gants s’agitaient. On parlait bruyamment, on élevait la voix, ce qui ne se produisait plus depuis longtemps.
Et puis un grand cri monta de la foule, un cri que les naufragés, encore captifs dans la prison où ils attendaient le moment de devenir semblables aux autres, entendirent, et crurent que c’était la fin du monde d’Agoââ.
Au milieu de la place, devant le palais noir, une créature radieuse venait de faire son apparition.
Une femme… Une femme de chair, légèrement vêtue et montrant son vrai visage, bravement, sans masque, sans gants…
Une courte tunique vert émeraude l’habillait, moulant gracieusement ses formes pleines et harmonieuses. Et les spectres, effarés, réduits maintenant à un silence total, n’en croyaient pas leurs yeux.
Elle marchait, levant haut sa tête admirable que couronnaient de splendides cheveux d’or pâle. Ses beaux yeux clairs irradiaient dans sa face légèrement rosée. Et son cou, ses bras, ses jambes, parfaitement nus, amenaient à ces êtres, qui ne connaissaient plus que l’horreur des corps translucides, une joie, un enthousiasme, un sentiment qu’ils ne pouvaient encore analyser mais qui les métamorphosaient, qui leur rappelaient soudain qu’il existait d’autres mondes, avec des êtres de chair, des créatures dont la seule vue était un bonheur…
Des hommes en combinaison blanche, irradiante, l’escortaient. Tous braquaient sur elle des rayons émanant de la paume de leurs mains. Et une symphonie extraordinaire se faisait entendre. Un curieux animal ailé gambadait autour de l’apparition. Tantôt il courait ou voletait dans le halo lumineux qu’elle semblait dégager, et tantôt il s’éloignait.
Quand il était proche, on voyait ses ailes noires trancher sur son pelage fauve, presque rutilant. Mais dès qu’il s’écartait du halo de la déesse, il redevenait une forme gris et noir, comme tout ce qui existait maintenant sur le monde d’Agoââ. C’était là l’idée de Coqdor. L’escorte lumineuse braquait, en permanence, des ultra-rouges sur Wilma. L’énergique jeune femme avait consenti à l’audacieuse expérience : apparaître aux hommes-spectres dans sa vérité naturelle, auréolée de lumière vraie, dans le murmure musical de la poussière des gemmes.
Coqdor, Henrik, Tsi, Dino, Tang, Alguir marchaient autour d’elle, la couvrant de cette lumière qui s’opposait aux rayons du soleil noir, la montrant incroyablement belle, radieuse, vraie, aux regards de ceux qui, perdus sur Agoââ, ne connaissaient plus que la haine des autres mondes.
Oui, Wilma avait raison, elle jouait là son plus joli rôle.
Et puis un des hommes-spectres se précipita. Henrik, sous sa cagoule, frémit, prêt à braquer un pistolet thermique. Coqdor lui fit signe de n’en rien faire.
L’homme masqué se prosternait, puis près de Wilma, arrachait son masque au risque de montrer son visage squelettique, et osait saisir la main de la jeune femme pour y poser un baiser.
Un frémissement passa sur la foule.
L’audacieux, saisi dans le halo, n’était plus un spectre, mais il montrait le faciès d’un homme normal.
Alors ce fut une ruée. Tous et toutes se précipitaient vers Wilma, les mains tendues, suppliantes, foudroyés, extasiés, comprenant que c’était le salut qui arrivait avec son exceptionnelle beauté.
Il n’y eut pas de combat. Bientôt, Alguir, s’emparant d’un micro, put adresser la parole à ceux d’Agoââ, leur expliquant que des navires allaient venir, que tous seraient arrachés à la nébuleuse livide, au monde sinistre où ils attendaient la mort en cherchant à provoquer les naufrages des navigateurs du ciel.
Une heure plus tard, les derniers prisonniers, délivrés, avaient la joie de retrouver le capitaine Alguir, dans la lumière des ultra-rouges qui leur permettait de se revoir avec un aspect normal.
À bord, Coqdor, tout en caressant Râx, discutait avec Tsi :
– Il faut que vous m’expliquiez quelque chose, mon cher… Comment se fait-il que, lors de notre approche, alors que nous étions encore tous apparemment normaux, sur notre navire, c’est l’émission de Télé-Astres qui a tout d’abord paru devenir livide, et, en dépit de vos merveilleux jeux de lumière, a donné les premiers symptômes de lumière inversée ?
– Je me suis posé la question, répondit l’ingénieur… Il est probable qu’avant même notre pénétration dans la zone dangereuse, les ondes, qui apportaient le reflet du film tourné par Henrik et par Wilma, traversaient avant nous le monde livide et que le rayonnement des astres noirs polluait littéralement l’émission de photons inversés… Je pense que c’est cela… Mais il y a tant de choses que je voudrais expliquer dans cette histoire…
– Oui, Tsi… La nature des prismes, n’est-ce pas ?… Et la vraie raison qui fait agir les ultra-rouges… Ne cherchez pas trop… Le monde finira avant que les savants de votre espèce aient trouvé tout ce qui constitue l’œuvre du Maître du cosmos… Reconnaissez seulement qu’il y a toujours, quelque part dans l’univers, un élément qui remédie aux pires affections et pallie les effets des plus redoutables catastrophes… Il prit familièrement Tsi par le bras :
– Consolez-vous, Tsi !… Et regardez cela… Il n’y a pas à chercher à comprendre… C’est ainsi… Et c’est très bien… Un monde de mort ne rêve que haine et destruction… Devant une population maudite, on suscite l’apparition d’une beauté merveilleuse… Et un visage, un corps de femme, cela suffit à retourner la situation… Cela aussi, n’est-ce pas merveilleux ?…
Et ce n’est pas notre ami Henrik qui nous dira le contraire…
Mais Henrik n’écoutait pas.
Extasié, il regardait le Sphinx blond, Wilma triomphante, dressée au centre de cet univers de désespoir, éblouissante dans sa tunique d’émeraude, et levant ses beaux bras vers le ciel, comme pour un défi aux soleils noirs, à ces astres-vampires qu’elle était en train de vaincre…
FIN